La finale de la coupe du monde des héros (Partie 1)

Publié le par Adel TAAMALLI

Beaucoup ont sans doute en mémoire le "match de football pour philosophes", ce canular diffusé dans les années 1970 et mettant aux prises deux équipes de philosophes, l’une représentant ceux d'origine allemande (Kant, Hegel, Marx…) et l’autre composée de penseurs de la Grèce antique (Socrate, Aristote, Archimède…). Dans le but de poursuivre ce genre unique et humoristique, je vous invite, dans cette nouvelle chronique "Acontrefootball", à suivre le fil par écrit, en plusieurs parties, d’un nouveau match, cette fois entre grands hommes de l’Histoire, voyant d’un côté ceux d’Occident faire face à ceux du monde musulman. C’est dans le cadre de la finale de la Coupe du monde fictive des "Héros" que ces deux équipes s’affrontent, match mettant aux prises deux des plus importantes civilisations de l’Ancien monde.

Le choix n’avait pas été évident pour le sélectionneur occidental, Charlemagne. Des joueurs vieillissant tels que Jules César et Alexandre le Grand n’avaient pas été appelés dans cette compétition, le coach voulant renouveler son équipe, malgré l’incrédulité et l’opposition généralisée de la presse sportive, par ce qu’il nomma une "révolution copernicienne". Finis le WM à l’ancienne, il avait fait le choix novateur d’un 4-4-2. Et des ogres, tels que Socrate, Platon et Aristote, avaient longtemps disparu de ses plans tellement leur propension à des questions introspectives sur leur jeu manquait de déstabiliser toute l’équipe, qui perdait ainsi, selon ses dires, en fluidité tactique.

Comptant sur la folie de son ailier de poche Jeanne d’Arc, transformée avec succès en avant-centre tout au long de la compétition (elle marqua en effet 5 buts, dont deux, décisifs et incroyables, en demi-finale face à l’équipe confucéenne menée par Lao Tseu), il a dû renoncer à l’aligner pour la finale, la blessure que cette joueuse avait contractée dans la finale de la coupe d’Europe à Orléans 40 jours plus tôt, où elle fut le héros de la victoire contre l’Angleterre, s’étant réactivée suite à une chute à l’entraînement.

De même, il avait dû se passer du rugueux stoppeur Winston Chuchill, suspendu. Celui-ci était en effet si dur d’esprit sur le terrain, qu’il écopa d’un second carton jaune dans le tournoi, lorsque, durant le match précédent, après avoir protesté contre une décision de l’arbitre, il distilla à celui-ci ces mots suivants : "dorénavant, je n’aurai rien à offrir à mes adversaires que du sang, des larmes et de la sueur".

Enfin, Charlemagne devait trouver une alternative à Neil Amstrong, celui qui était devenu, après les matches aussi importants que ceux de la qualification en poule et du Quart de finale, un joker de luxe sur lequel il avait pu compter. A tel point qu’il dit de lui, dans un point presse qui restera sans doute fameux, que ses pas, si rapides dans ses courses, étaient certes ceux d’un homme mais qu’ils auraient pu tout aussi bien être ceux de l’humanité toute entière.

Ainsi, son équipe se composa des joueurs suivants : dans les buts, l’élégant Jean Jacques Rousseau, le meilleur gardien du monde selon la quasi totalité des experts, lesquels admiraient sa faculté à produire des arrêts de classe internationale que tous disaient nés d’une extension naturelle hors du commun, qu’il n’avait guère besoin de cultiver par des entraînements intensifs.

Les deux arrières latéraux furent Karl Marx à gauche et Friedrich Hegel à droite, qui affirmaient souvent, lorsque l’un faisait une transversale à l’autre pour changer de côté, qu’ils s’amusaient ensemble à une dialectique tactique déstabilisante pour l’adversaire.

Le stoppeur ? Bismark, qui, sans doute vexé d’avoir été mis sur la touche à cause de la concurrence de Churchill, allait être, pour cette finale, plus revanchard que jamais, plus même que la France de la IIIème république après sa défaite désastreuse contre la Prusse du futur Kaiser du IIème Reich !

Derrière lui, celui que le sélectionneur nommait le point cardinal de son équipe, le capitaine Richelieu qui tint le rôle qu’on lui connaissait de libéro.

Le milieu en losange fut construit, comme d’habitude, autour de Marco Polo, ce génie hors pair au maniement du ballon, et qui savait prendre toutes les directions avec, et même "d’est en ouest et du nord au sud" disaient les supporters de son équipe de club, le Million de Venise.

A la base de l’entre-jeu, celui sur lequel, seul, reposait toute la gravité de son équipe, grâce à son génie du placement, Isaac Newton.

Les deux milieux excentrés, de véritables faux ailiers, étaient toujours René Descartes à droite, si intuitif dans sa méthode de dribbles, et Voltaire à gauche qui, lui, aimait se faire oublier en jouant l’ingénu, avant de déclencher d’une course folle un appel foudroyant et apporter le danger en attaque.

Enfin, devant, autour du revenant Napoléon, qui put reprendre sa place de canonnier sur le front de l’attaque suite à la défection de Jeanne d’Arc, l’élégant Emmanuel Kant, comme toujours, allait remplir ce rôle particulier de neuf et demi, un jeu entre les lignes qui lui va à ravir et qui donnèrent à tous des raisons pures inattaquables de s’attendre à le voir flamber avec ses dribbles chaloupées et ses frappes lourdes.

L’équipe islamique

En face de cette équipe réputée pour sa solidarité et sa solidité défensive, pratiquant le catenaccio et la défense en zone comme peu d’autres savaient le faire, se présentait la sélection islamique, fameuse pour son jeu de passes courtes rapides et intenses dans le cadre de son 4-3-3.

A la différence de son alter-ego occidental, le sélectionneur islamique, Haroun al-Rachîd, disposait de toute son équipe au grand complet. Le seul choix de taille qu’il fit fut de laisser sur la touche le sulfureux Agha Khan, qui de lui-même, jaloux du niveau des autres stars de l’équipe, choisit de se mettre à l’écart du groupe. A sa place, Muhammad Asad avait été aligné afin de voir l’équipe profiter à plein de la simplicité de son jeu, fluide et sans bavure.

Ainsi, à cette exception près, l’équipe que le sélectionneur façonna fut la même que pendant toutes les phases de matches à élimination directe, apparue dès les Huitièmes et impressionnante lors de sa large victoire sur la civilisation subsaharienne : Al Ghazali allait donc une dernière fois, avant de tirer sa révérence annoncée, garder le but de sa civilisation. Son efficacité sur sa ligne, ainsi que ses sorties courageuses, qui avaient permis plus d’une fois de pallier les erreurs défensives de son équipe, son unique faiblesse, avait fait dire à Gary Lineker, l’un des observateurs les plus fins du football et auteur de maximes innombrables reprises en cœur ensuite, qu’il était incohérent de philosopher, voire d’ergoter (c’était son mot), sur le fait de savoir qui était le meilleur gardien du monde entre lui et Rousseau.

Les deux compères de l’équipe du Paris FC du jeune entraîneur Saint-Thomas d’Aquin, Averroès et Avicenne, se partageaient les côtés de la défense, le premier à droite et le second à gauche.

Dans l’axe, les places étaient réservées aux "monstres" Mustafa Kemal Atatürk et Gamel Abdel Nasser, tous deux réputés lents, mais rugueux et ne faisant pas de quartier dans leurs interventions.

Le milieu à 3 eut sa base sur Muhammad Assad, l’appelé de dernière minute, tandis que les deux relayeurs, Ibn Battuta et Ibn Khaldoun, allaient encore rivaliser de technique et de vivacité pour démontrer que la civilisation islamique, après les départs annoncés de la plupart des joueurs de la finale, allaient avoir sa relève, tant grâce aux changements de direction dont était capable le premier que du fait de la profondeur d’esprit tactique du second, qui ne se lassait jamais de protéger son ballon des secondes durant avant de distiller avec sagesse la passe renversante amenant le but (ainsi de la fois où il mit un petit pont après un râteau resté anthologique au grand Tamerlan, lors de la finale de la Coupe d’Asie à Damas, amenant le but de l’égalisation).

Enfin devant, autour du grand Saladin, habile face au but et féru du tir croisé, allaient tournoyer Soliman qu’on appelait Il Magnifico et Shâh Jahân qu’on surnommait El Romantico, dont il n’était pas à douter que le travail incessant ouvrirait des brèches dans la ligne adverse.

Ainsi, la finale, de l’avis de tous les observateurs, allait donner lieu à une opposition de style alléchante. La tension et l’attente ne firent que monter dans les dernières heures qui précédèrent le match.

Les présidents des deux civilisations, Franklin Delano Roosevel pour l’occidentale et Faysal d’Arabie pour l’islamique, avaient profité de l’occasion pour se rencontrer dans les coulisses du stade durant une entrevue de plus de deux heures afin d’aborder le conflit israélo-paletinien, avant, d’un commun accord et comme un symbole, de prendre place côte à côte dans la tribune présidentielle du stade.

Thierry Roland, le commentateur vedette de TF1, chaîne qui organisa une session spéciale de plus de 6 heures à l’événement, qualifia l’événement d’historique et se dit impatient de voir le match débuter, à l’unisson avec ses téléspectateurs qu’il s’évertuait à mettre en haleine devant un spectacle à venir hors du commun.

Les deux équipes firent leur entrée commune dans l’arène, faisant encore plus monter l’ambiance dans le stade. Après les traditionnels hymnes nationaux, les deux capitaines, s’échangeant les fanions de leur équipe, eurent une poignée de main plus que chaleureuse, montrant ainsi le fair play et le respect que chaque sélection voulait réserver à l’autre.

L’arbitre, M Ban Ki Moon, assisté de ses deux assesseurs, MM Kofi Annan et Boutros Boutros Ghali, donnait ses dernières consignes, dont les habituels conseils de sécurité pour les joueurs, puis procédait au tirage au sort. C’est à l’équipe islamique qu’allait échoir l’honneur de donner le coup d’envoi de cette finale. Saladin allait ainsi être le premier des joueurs à toucher le ballon de cette finale.

On vit beaucoup de joueurs, à cet instant, tenter de s’isoler psychologiquement de l’environnement bruyant du stade et procéder à des prières et à des invocations (signes de la croix pour les occidentaux, et invocation divine, les bras en face du visage, pour les musulmans)…

Mais ça y est, l’arbitre met le sifflet à la bouche, dont le coup sonne le glas à l’impatiente attente de tous et permet à Saladin de botter le ballon vers son coéquipier, Soliman Il Magnifico : le match commence…(A suivre)

Publié dans Acontrefootball

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