Le concept d’occidentalisme dans l’occidentalisme islamique (Ou comment présumer de l’unité de la philosophie occidentale pour un champ spéculatif islamique par l’exemple des présocratiques). Partie II

Publié le par Adel TAAMALLI

L'OCCIDENTALISME, OU DE L’UTILITE D’UNE DECONSTRUCTION D'UNE PENSEE GRECQUE POURTANT LOGIQUE PAR ET POUR ELLE-MEME

Le pythagorisme : entre croyance et raison pure

Pythagore plaçait le nombre au-dessus de toute chose, à tel point que la quantité mathématique permettait d'atteindre la sagesse véritable lorsque l'on contemplait l’ordre du monde, laquelle devait procéder de la raison. Simultanément, la philosophie qu'il a fondée (le pythagorisme) incluait une dimension religieuse d'après laquelle les âmes étaient d'origine céleste et divine avant de tomber dans les corps. Mais si elles se déployaient entre les végétaux, les animaux et les hommes, toutes les âmes étaient reliées entre elles par l'âme commune du monde. D'où le fait qu'il était interdit de sacrifier des animaux, ou la croyance en la réincarnation. Et c'est précisément cette âme commune que la philosophie pythagoricienne cherchait à contempler, par la recherche mathématique.

Il est donc clair que ces deux aspects du pythagorisme (mathématiques, croyances) étaient liés ensemble, et qu'ils faisaient « un » dans l'esprit de ceux qui le professaient. Ainsi, si nous rejetons la réincarnation du fait de notre croyance commune, tout en nous interdisant d’affirmer que le théorème de Pythagore est faux ou que le monde ne peut se lire par une mathématisation, nous créons une césure dans la doctrine grecque par notre vision rétrospective souveraine du passé, ce qui aurait pu paraître arbitraire aux membres mêmes du pythagorisme. Sauf que cette pratique de déconstruction du pythagorisme que nous assumons est clairement établie entre a priori et raison pure. Et il ne faut surtout pas oublier que ce sont bien les mathématiques, à partir de Descartes, qui ont impulsé le mouvement philosophique occidental révolutionnaire, en ce sens que l'homme devenait la mesure de la connaissance de la nature, qu'il avait la capacité de soumettre grâce à la science.

Cependant, comment ne pas donner aux Grecs le bénéfice qu'ils croyaient vraiment que toutes leurs assertions, liées par exemple à l'origine de l'eau dans toute chose (ou bien du feu ou bien de l'air...), à l'éternité de l'univers ou à la platitude de la terre, étaient vraies, en soi ? Ne sommes-nous pas là à "faire notre propre marché", dénaturant ainsi la pensée grecque telle qu'elle se vivait chez ceux qui la développaient ?

Le dilemme fondamental entre Démocrite et Anaxagore, ou comment rendre compte de l'inconnu

Prenons l'exemple de Démocrite et d'Anaxagore pour répondre.

Alors que le premier croyait l'univers intemporel (il n'a ni commencement, ni fin), le second faisait dérivait tout mouvement actuel dans l'univers d'une force extérieure, qu'il appelait intelligence, et qui a modifié, de l’extérieur, l'univers premier (une sphère), en l'amenant à expulser de lui-même tous les corps célestes qui tournent autour de la terre (les astres). Nous avons déjà démontré, avec Héraclite et Parménide, comment l'on pouvait très bien concilier ces deux énoncés antinomiques en les englobant dans un autre énoncé logique, pourvu que ce qui paraît faux d'après la science d'aujourd'hui soit écarté.

Mais plus profondément, leur philosophie de l'Etre était irréconciliable parce que Démocrite concevait l'univers de façon discontinue, d'où le fait qu'il y avait selon lui une limite à l'indivisibilité des corps, tandis qu'Anaxagore disait que "tout est dans tout", autrement dit que l'infiniment petit était toujours l'infiniment grand de quelque chose d'autre, et donc qu'il n'y avait pas de limite à l'indivisibilité des corps. Cette opposition animant toujours actuellement le débat scientifique (entre physique quantique et relativité générale), il ne nous est pas permis de trancher. Cette impossibilité de surmonter cette aporie n'enfonce-t-elle pas un coin dans l'idée de l'unité de la philosophie occidentale, ici par l'entremise de sa devancière grecque ?

Nous ne pouvons faire autrement que de répondre par la négative. En effet, l'exemple de Xénophane, de l'opposition entre Héraclite et Parménide, et de Pythagore, nous ont appris que la « raison » des Anciens et de ceux qui nous ont précédés, si elle s'avère fausse à cause des démentis de la science, ne doit plus être considérée partie du domaine de la raison pure universelle et intemporelle. L'on doit pouvoir, à l'intérieur de toute philosophie mêlant a priori, éléments de raison aujourd'hui invalidés (que l'on appellerait volontiers erreur d'explication excessive du monde sans preuve indubitable ou "pensée erronée excessive"), et éléments de raison toujours actuellement valides (à quoi l'on garde le nom de raison pure), déconstruire les énoncés, pour ne garder que ce qui est conforme à notre vision scientifique du monde, écartant tous les autres éléments sans aucune forme de procès car cela est le travail de l'historien que d'en établir les logiques internes aux sociétés qui les ont émis. Cela permet de préserver l'unité de toutes ces philosophies.

Et puisque nous ne souhaitons faire la même erreur que les Grecs, et donner raison, en cela, au modèle établi par la philosophie occidentale telle qu'elle a évolué depuis Descartes, nous ne pouvons faire autrement que de suivre l'état de la science savante. Nous ne devons donc pas nous en écarter, quitte à réserver notre jugement si une réponse tranchée n'a pas été donnée parmi la communauté des chercheurs. Ce n'est que par cet effort que l'occidentalisme islamique gagnera une réelle légitimité. Ce courant de pensée ne peut en effet parler de l'inconnu, car la philosophie n'a d'autre quête que celle de trouver ce qui caractérise le monde tel qu'il est, non de réfléchir à ce qu'il aurait pu être. Plus fondamentalement, il s'agit, par cette recherche de la sagesse, de décrire le monde, comme si on le comparait avec d'autres mondes existants et différents que ce monde ci aurait devant soi, tout en sachant qu'il n'y a pour l'instant pas d'autres mondes existants prouvés. Ce tour de force a pour résultat, plutôt que de subjectiviser le monde, d'objectiver sa propre pensée sur le monde.

DE LA VERITE CHEZ LES GRECS

L'aporie de la vérité

L'une des catégories de pensée appelées à avoir une longue postérité, au-delà même de la durée de vie de la civilisation grecque antique, fut le concept complexe d'Etre (et son contraire, le non-Etre), déjà abordé ci-dessus.

Pour les présocratiques, il s'agissait de la définition du monde dans son ensemble (le cosmos, ou l'univers). Tout ce qui est dans l'univers est l'Etre. Et la science de l'esprit sur ce dernier, depuis Aristote, sera appelée métaphysique, donc étymologiquement ce qui vient après la physique, après la science de la nature.

Et le moins que l'on puisse dire, ce que nous avons d'ailleurs déjà pressenti ci-dessus avec les allusions à Héraclite et à Parménide, c'est que les Grecs n'ont pas émis une unité de pensée absolue sur la question. Entre l'éternité de l'être et la finitude de celui-ci, il apparait que nous pouvons trancher de manière satisfaisante à une unité toute relative, mais existante.

Mais quid des sophistes, qui, par leur science du raisonnement privilégiant la forme au fond, en ont déduit que nulle vérité ne pouvait être établie de manière absolue, au point de susciter des réactions contraires chez Socrate, Platon et Aristote ?

Reprenons ce débat, en l'insérant dans la perspective islamique de notre pensée qui se construit avec raison. Gorgias, l'un des plus célèbres sophistes, a laissé un traité de l'être et du non-être. Pour lui, la vérité est inaccessible, car elle n'est finalement que ce qu'on en fait par la force de la parole. Celle-ci, pour le sophiste, est tyran. Car selon lui, elle "fait être ce que l'orateur veut faire être et n'être pas ce que l'orateur ne veut pas faire être". Les mots n'étant pas les choses, parler, selon Gorgias, c'est déjà se situer en dehors de l'Etre, dont la vérité est indicible et incommunicable.

Nous savons aujourd'hui que les sons ont une durée de vie limitée, selon leur intensité et leur degré de grondement. Qu'ils voyagent dans l'espace, comme tout corps, selon des lois scientifiques déterminées, liées à leur relation à d'autres corps, dont l’air ambiant et les corps environnants (ainsi de l'écho d'un cri quelconque, impossible à se produire dans le désert du fait de l'absence de quel qu'obstacle que ce soit, alors qu'il règne dans les reliefs escarpés). Aussi, puisqu'ils ont la fonction d'un corps, doit-on en conclure que les sons font partie de l'Etre, à rebours de Gorgias, et qu'ils sont alors partie de la vérité de l'Etre ?

Poursuivons le questionnement avec un autre sophiste, Protagoras, qui émit l'idée que l'homme, par son jugement, produisait la seule vérité. Ce relativisme de Protagoras se résumait dans ses paroles suivantes : "l'homme est la mesure de toute chose, de l'être des choses qui sont, du non-être des choses qui ne sont pas". Est-ce que chacun doit posséder sa propre vérité ? Et, devrions-nous rajouter, est-ce donc une vérité absolue que de dire qu'il n'y a aucune vérité absolue même si, quand une parole est prononcée, elle entre définitivement dans l'histoire du monde, donc dans l'Etre ?

Plus tard, après que Socrate émit l'hypothèse que la sagesse s'acquerrait d'abord par le fait de se savoir ignorant des choses plutôt que de croire, à tort, savoir des choses, Platon fit diriger sa philosophie vers la mise au jour d'Idées (la Justice, le Beau, le Bien), qui sont des vérités intelligibles, réelles, mais au-delà de la réalité sensible. Elles sont hors-temps, et l'on dirait même "préexistantes à soi". Même si l'homme ne les a pas exprimées, elles ont, au fond, toujours été existantes.

Mais Aristote, sans verser dans le sophisme qu'il combattra par la mise au jour de son idée principale qu'il existe une science universelle et générale permettant d'atteindre la vérité sur les « régions de l'Etre » (et non sur l'Etre lui-même), s'écarta de Platon, dont il critiqua la philosophie en niant l'existence d'Idées.

Nous avons à faire, là, à l'une des apories déjà abordés par maints philosophes, mais que l'occidentalisme islamique, avec le seul appui de la raison pure mais aussi de son a priori islamique, va tenter de résoudre dans les lignes qui vont suivre, afin de se donner une légitimité. Pour coller à l'actualité, nous prendrons à un moment l'exemple de Finkielkraut, qui vient de sortir son ouvrage, l'Identité Malheureuse, une prose se proposant de démontrer en quoi l'identité française, telle que le philosophe se la représente, est en train de se perdre (i..

L'occidentalisme islamique peut-il surmonter cette aporie ?

Reprenons le raisonnement. Selon Gorgias, la vérité de l'être est indicible. Cependant, il existe une vérité tyrannique, celle qu'imprime la parole. Protagoras complète en disant que l'homme est la mesure de l'être et du non-être. Or Dieu dit dans le Coran que s’Il l’avait voulu, « il aurait fait de vous une seule communauté »(ii).

Autrement dit, il n'y a de vérité absolue au niveau humain, et même d’un point de vue islamique, que dans l’affirmation suivante : chacun est en mesure de vouloir faire être et de ne pas vouloir faire être, absolument tout ce qu’il veut. A l'intérieur de l’intersubjectivité humaine qui est la seule mesure, au fond, de ce qui est, toujours du point de vue terrestre et humain, certains croient en la vérité absolue de ce à quoi ils croient. Ainsi, ont-ils dans l'esprit le fait qu'une vérité préexistante à soi, au fond une Idée platonicienne, est bien réelle. Elle est intelligible et logique, même si elle demeure non prouvable du point de vue humain. Nous sommes là dans le domaine de la croyance.

Lorsque je crois en Dieu, je crois que cette croyance qui m'imprime est une vérité absolue. De même lorsque je ne crois pas. Ainsi, lorsqu'Alain Finkielkraut exprime sa tristesse à voir l'être français disparaître sous ses yeux, il ne le fait qu'en partant du principe que sa vérité absolue (son idée de l'être français, qui ne tire exclusivement sa source que du passé des "primo-arrivants") doit être la vérité pour tous. Or, le philosophe français le reconnait, la liberté de l'homme est totale. Il peut donc vouloir tout ce qu'il veut. Et le résultat de l'interaction de tous les vouloirs dans la société française amène donc à penser, en prenant Aristote comme exemple, que la vérité concernant l'être français et son devenir ne peut se capter que par l'effectivité de ladite société, autrement dit, par la science de l'universelle et du général, prenant en compte tous les Français quels qu’ils soient, qui adhèrent, tous, à des Idées différentes les unes des autres.

Ainsi, si toutes les affirmations sur la vérité exprimées par Gorgias, Protagoras, Platon et Aristote étaient englobées au sein de l'idée de liberté (qui transparaît explicitement dans le Coran par le fait que la différence consciente entre peuples existe de la volonté de Dieu), l'on arriverait à une conclusion de type socratique : si nous visons la sagesse, nous ne devons pas agir par le prisme de croire que notre Idée est celle que tous doivent adopter à tout pris, en niant ainsi leur liberté. Car nous savons que nous sommes ignorants de la complexité de notre société, que nous devons connaître, en son entier, avant toute élaboration de jugement. Or chercher à connaître, c'est déjà chercher l'apaisement au sein de l'intersubjectivité humaine grâce aux troubles intérieurs qui naîtront forcément de notre quête sincère de la connaissance de l'autre, mettant à mal nos idées reçues pleines de préjugés, et nous guidant ainsi vers une sagesse toute socratique.

Conclusion

Ainsi donc, l'occidentalisme islamique peut se permettre de se dire légitime comme courant de pensée, si et seulement si, il se soumet, provisoirement parce que dans l'attente de son propre développement, à l'existence d'une sorte de carré magique, limitant son propre champ spéculatif qui en devient indépassable : la raison pure, toujours acceptable ; l'a priori islamique qui englobe la raison pure, et qui reconnaît quelques préjugés non islamique et écartent, de sa propre pensée, d'autres car non acceptables pour un monothéisme islamique, tout en acceptant le fait qu'ils sont reconnus comme vrais par ceux qui les portent ; la pensée erronée élaborée par la recherche excessive de vérité sur le monde et qu'il convient d'écarter du raisonnement philosophique ; et enfin l'inconnu, qui ne peut être transpercé que par la science, et non par la philosophie, qui néanmoins, doit en suivre les étapes. Ces quatre points cardinaux permettent d’insérer dans un même raisonnement tout ce qui procède de la philosophie occidentale, qui semble, ainsi, y trouver son unité.

Texte publié le 7/11/2013 sur oumma.com

http://oumma.com/200903/concept-doccidentalisme-loccidentalisme-islamique-22

i En nous basant sur le dossier spécial qui est paru sur le sujet dans le journal hebdomadaire Le Point n° 2143, octobre 2013.

ii Coran, s. 5, v. 48

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