Le muhammadisme de Socrate et le socratisme de Muhammad

Publié le par Adel TAAMALLI

Si l'on compare la vie de Socrate avec celle du Prophète Muhammad [PBSL], l’on peut être étonné des similarités que l’on est susceptible de trouver dans ces deux hauts exemples de ce que l’humanité peut atteindre en termes de stature et de portée universalistes.

C’est ce que ce texte va succinctement tenter de démontrer, par l’exploration de deux pistes de réflexions qu’il mettra en exergue.

Simplicité de la pauvreté

De manière consciente, Socrate a souhaité « adopter l’aspect des pauvres de son temps » (voir Jean-Paul Galibert, Socrate, une philosophie du dénuement, 1998, à partir duquel repose ici ce qui sera abordé de Socrate). Il choisit, en effet, de marcher pieds nus dans les rues d’Athènes, et de n’arborer autre chose qu’« un simple manteau de bure » plutôt que l’habituelle tunique que les citoyens athéniens portaient tous. Il imposait la même apparence à ses disciples.

De même, le Prophète de l’islam défendit le fait que, pour accomplir le rite du pèlerinage à La Mecque, tous les pèlerins s’y rendant devaient se draper pour entrer en état de sacralisation (ihram), sous deux pièces d’étoffe, non cousues, afin de gommer les différences sociales qui existent entre les frères et sœurs musulmans dans la vie de tous les jours.

Tous deux puisaient dans l’idée de la pauvreté ce qui doit nécessairement en découler, selon les conceptions du monde qui sont nées avec eux, pour qui recherche le mieux pour une société humaine. Il apparaît que ce mieux ne peut se trouver que dans le partage au sein de la communauté.

Ainsi voit-on, d’une part, Socrate imposer le partage égalitaire lors de repas qu’il prenait avec tous ses disciples, qui, de condition sociale différente, apportaient nécessairement des quantités variées de nourriture. D’autre part, le Prophète de l’islam a pris la décision d’instituer, juste après l’émigration de ses partisans de La Mecque vers Médine en 622 (l’Hégire, qui marque le début de l’ère musulmane), un pacte de fraternisation entre un Médinois (Ansar) et un Mecquois (Muhajir), par lequel tout bien était partagé à l’identique entre eux, et ce, pour faire face au dénuement des Mecquois qui avaient abandonné la majorité de leurs biens en quittant leur patrie.

Les faits et gestes de ces deux sages possèdent une même portée pour la recherche de la justice au sein de la communauté des hommes.

Fondation d’une idée nouvelle et ses répercussions

Le fondateur ne ressemble en rien à ses disciples tels que les événements et actions les ont façonnés. Cela est vrai tout aussi bien de Socrate que de Muhammad.

Afin d’éclairer cette affirmation, tentons une mise en perspective comparative de leur conception du monde telle qu’interprétée par leurs partisans, après la mort de leur maître.

Socrate n’a laissé aucun écrit. De ce fait même, et à cause de l’existence de la somme laissée par ses disciples (les socratiques), qui y ont recensé les faits et gestes de Socrate tout en y introduisant leur propre philosophie (c’est le cas de Platon, Aristippe et Anthistène), il est difficile de connaître le Socrate historique. Comment concilier, par exemple, le dénuement professé par le cynique Diogène Laerce, qui tenait cette conception de l’homme de son maître Anthistène, et la pensée sur l’utilité du plaisir chez Aristippe ? Or tous deux tiennent leurs propres réflexions sur la conception de l’être de l’homme, selon Socrate lui-même.

Au-delà de savoir s’il existe une unité au sein des socratiques, ce que Jean-Paul Galibert montre très bien en l’affirmant dans l’ouvrage précité, comment interpréter le fait que de la pensée d’un seul homme peut procéder de telles divisions, lorsque l’on sait que Diogène et Aristippe se niaient l’un l’autre, tout en prenant Socrate comme modèle ? Est-ce dans l’ambiguïté volontaire des propos de Socrate que l’on pourrait trouver une explication ?

Pareillement, le Prophète Muhammad n’a pas cherché à organiser sa succession à la tête de l’État islamique naissant. C’est pourquoi, alors même qu’il venait de mourir en 632, les Compagnons (à l’exclusion de ceux de la maison prophétique se chargeant du devoir familial de l’inhumation, au premier rang desquels Ali, son gendre et cousin) se consultèrent, parfois vivement, pour savoir qui devait devenir le calife de l’islam.

L’on sait les répercussions pluriséculaires que cela engendra au sein de la famille islamique, et qui se caractérisent par la division entre chiisme et sunnisme (en plus du kharidjisme), un des faits les plus saillants de l’Histoire musulmane jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, en réfléchissant par exemple sur le pèlerinage annuel à La Mecque, l’on est forcé de constater que tous les musulmans, quelles que soient les césures qui les traversent, se considèrent égalitairement comme tels pendant ce moment de religiosité unique.

Des champs d’interprétation ouverts

Tout se passe comme si un grand fondateur d’une idée nouvelle, conscient en toute sincérité, de la portée universelle de celle-ci pour le bien du genre humain dans son ensemble, mais se sachant, dans un même mouvement d’esprit, incapable, le temps d’une vie, de la mettre véritablement en pratique d’une manière efficiente, acceptait une vérité du genre humain, que Sartre a exprimé dans sa conférence sur l’existentialisme à propos de sa lutte pour le communisme : « Je ne puis être sûr que des camarades de lutte reprendront mon travail après ma mort pour le porter à un maximum de perfection » (L’existentialisme est un humanisme, 1946, p. 50).

Cette vérité est celle de croire qu’un fondateur ne peut absolument pas préjuger de ce que feront les hommes qui viendront après de ce qu’il aura fondé. Autrement dit, du fait de leur propre finitude, Socrate et Muhammad n’ont eu d’autre choix que de faire confiance en l’homme pour approfondir le sens de la sagesse qu’ils ont exprimée de leur vivant.

C’est pourquoi, alors que des faits et gestes du premier, fondateur de la philosophie occidentale, s’est créée une série de pensées philosophiques tellement antithétiques qu’elles ont donné naissance à ce que la tradition a appelé le « problème de Socrate », la mission prophétique du second a été la base à partir de laquelle ses disciples ont édifié des constructions politico-religieuses qui ont fini par être très rapidement antinomiques entre elles, les poussant à s’affronter durement durant ce que la postérité a nommé la Grande Discorde (la fitna), la première guerre civile de l’Islam.

Cela montre donc que l’homme est libre : c’est ce que le fondateur de la philosophie occidentale comme le Messager de Dieu savaient, dans leur sagesse, quand ils ont laissé ouverts, pour leurs successeurs, les champs d’interprétations de leurs propres actions et affirmations, si révolutionnaires pour le monde.

Une même humanité

Ce travail de comparaison ne doit pas avoir comme but de nier les spécificités respectives de la philosophie occidentale et de la pensée islamique. En revanche, il doit mettre au clair, dans ce monde de plus en plus mondialisé et interpénétré, en quoi les différents peuples, plutôt que de se voir en adversaires, devraient chercher les similitudes qui fondent leurs propres moralités.

Ils verraient alors, au-delà des différences existantes, comment Socrate est muhammadien tout comme Muhammad est socratique. Ils prendraient alors conscience de leur responsabilité historique quant à l’édification de leur monde, en visant le bien pour tous, sans aucune distinction. Ils se sentiraient alors avant tout être membres de la même humanité, avant même de caractériser ce qu’ils ont de différents entre eux. Une utopie à jamais inatteignable ?

Texte publié le 2/11/2013 sur saphir.news :

http://www.saphirnews.com/Le-muhammadisme-de-Socrate-et-le-socratisme-de-Muhammad_a17831.html

Publié dans Vivre-ensemble

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