Critique islamique de la pensée d'Alain Finkielkraut

Publié le par Adel TAAMALLI

Parmi les philosophes français de notre temps, Alain Finkielkraut a la chance d’être l’un des plus médiatisés, porteur qu’il est d’une réflexion générale qui tranche avec la majorité ambiante. C’est pourquoi ses écrits et ses prises de position relèvent d’une importance capitale, car ils feront incontestablement date dans l’Histoire de la pensée française.

Cela ne signifie surtout pas que tout ce qu’il dit est vrai, en soi. La presse s’étant faite l’écho de la sortie de son nouveau livre, intitulé L’identité malheureuse, et traitant, sur le plan de la pensée, de sa tristesse nostalgique à voir l’être français, tel qu’il le considère, s’éteindre sous nos yeux impuissants, il me semble opportun de démontrer qu’il fait quelques erreurs dans son approche.

C’est ce que je souhaite, en toute objectivité et avec humilité, révéler par ce texte. D’autant plus que je considère que traiter de l’identité nationale, si cela est fait par la pensée et sans anathème, peut nous aider à égayer notre avenir, grâce à la pacification des esprits qu’une telle réflexion procurerait. Il faut, en effet, être ouvert au dialogue sur ce sujet et tenter de rester objectif. Ce n’est que comme cela que l’on trouvera tous, au sein de la communauté française, un terrain d’entente, et non en se parant d’œillères nous cachant la réalité de ce qu’est la France, notre patrie commune. C’est ce que fait d’ailleurs le récent rapport sur l’intégration qui a fait couler beaucoup d’encre dans les journaux tout comme il a agité l’élite politique.

De surcroît, se confronter à la pensée d’Alain Finkielkraut, c’est, très objectivement, prendre connaissance d’une culture générale encyclopédique. En plus des références qui proviennent de notre religion ou de notre ère culturelle (l’Islam avec une majuscule, car il prend, là, une signification « civilisationnelle »), celle-ci constitue aussi, pour nous, musulmans, notre héritage, puisque nous sommes français et que nous usons de la langue de Molière pour nous exprimer. Je ne peux que tirer un avantage à prendre connaissance des références de M. Finkielkraut (Albert Cohen, Charles Péguy, Racine, Emmanuel Levinas, Maurice Blanchot…). Les découvrir, se les accaparer pour les disséquer en toute intelligibilité, ne serons, inchallah, que de bonnes actions en elles-mêmes, me tendant à atteindre le mieux pour ma propre culture générale, et m’aidant ainsi à obtenir un gain de maturité et une construction plus fine d’un esprit contemporain, qui vivrait grâce à cela un rapport plus harmonieux avec son temps.

J’agis, ici, en tant que citoyen français de conviction musulmane, qui se veut pensant et libre de procéder à toute réflexion intelligible tant qu’elle n’appelle ni à la haine, ni à l’illégalité. Lorsque j’affirme être un citoyen français de conviction musulmane, je veux dire par là que je ne m’interdis nullement ni d’utiliser ma raison, ni même de faire appel à mon a priori qui se veut islamique, tout en reconnaissant à l’autre le droit à son propre préjugé qui nierait le mien. Cela, je le revendique au nom de la liberté d’expression qui devrait être respectueuse, de mon point de vue, de la dignité de tous les autres.

Je m’appuierai exclusivement sur le dossier spécial du Point qui a été consacré à la sortie de L’identité malheureuse1. Bien que M. Finkielkraut ait des mots frisant parfois une peur de l’islam2, je tenterai, avant tout, et comme pour tous les écrits que j’ai rédigés sur l’occidentalisme islamique3, de traiter les idées plutôt que l’homme, en ne fermant jamais la porte de mon esprit à des points d’accord que je pourrai avoir, sur le fond, avec ce philosophe.

Je fonctionnerai simplement dans ce texte. J’aborderai successivement quatre thèmes : l’éducation et la jeunesse, l’élite politique, la différenciation au sein de l’être français et l’identité française. Je n’hésiterai pas à exprimer les points d’accord que je ressens avoir avec Alain Finkielkraut sur les quelques éléments abordés, même si j’y apporterai des bémols tirés de ma raison ou de mon a priori islamique. Mais je tenterai avant tout de démontrer ce que je suis enclin à appeler des erreurs de perspectives de pensée.

Même si je doute qu’un jour le penseur dont est l’objet cet article tombe sur ces critiques qui sont adressées à sa pensée, j’espère du moins qu’elles permettront, chez nombre de lecteurs, de prendre conscience de la force que peut posséder le fait de croire en l’action, qu’elle soit politique, académique, intellectuelle, culturelle, littéraire, économique ou philosophique, quand il s’agit de défendre ce que l’on croit être juste et vrai.

L’excellence de l’école et le rôle de la jeunesse

Alain Finkielkraut a toujours défendu le fait que l’école est un lieu qui n’appartient à personne, sinon à ceux qui nous ont précédés, dont nous avons la charge de transmettre l’héritage qu’ils nous ont légué. Il prend notamment pour référence Hannah Arendt lorsqu’elle dit, selon lui, « qu’enseigner, c’est intégrer les enfants, ces nouveaux venus sur la terre, dans un monde plus vieux qu’eux ».

Lorsqu’il s’agit de viser l’excellence de la langue française qui s’est construite tout au long de l’Histoire, l’usage de la raison développé par les Lumières, la faculté de penser par soi-même née du cogito de Descartes, bref de former des citoyens capables de comprendre le passé qui a façonné leur monde pour pouvoir ensuite être à même de juger, et de la spécificité de la France dans le monde (laïcité, droits de l’Homme, littérature, cartésianisme…), et du fonctionnement d’une démocratie qui leur appartient, nous ne pouvons qu’acquiescer. Car comme le dit Tocqueville et sur lequel Finkielkraut s’appuie, l’égalité a deux propensions, celle « qui porte l’esprit de chaque homme vers des pensées nouvelles, l’autre qui la réduirait à ne plus penser ». Nous devons être d’accord avec M. Finkielkraut quand il privilégie la première proposition. Et le suivre encore quand il dit que la démocratie est « un destin partagé, une responsabilité collective ». Même s’il rajoute, sans doute pour complaire à sa propre vision de l’être français, que la démocratie « a des particularités nationales ». C’est pourquoi, si nous rejoignons Alain Finkielkraut pour affirmer que « nul ne pense par lui-même sans détour par les autres, et notamment par ce qui a été pensé avant lui », nous voulons d’emblée ajouter que ce qui a été pensé avant nous ne provient pas simplement de la France, mais aussi, en ce qui concerne beaucoup de musulmans, du monde islamique.

Ces principes de défense de l’école, il est important que tous, en France, quelle que soit leur religion, s’en imprègnent afin de viser le mieux dans notre société. M. Finkielkraut a donc raison d’être pessimiste sur l’avenir de la France quand on voit que les jeunes sont généralement devenus une catégorie à part entière, qui se croit être maîtresse d’elle-même, l’aune de tout, n’ayant plus besoin qu’on l’élève car se pensant avoir la capacité de se choisir seule, sans l’aide de quiconque. Il leur arrive cependant de se mobiliser ponctuellement, pour une cause précise, comme ce fut le cas, par exemple, des lycéens qui, dernièrement, manifestèrent pour le retour de Leonarda, cette adolescente d’origine prétendument kosovare expulsée du territoire français après qu’elle fut injustement interpellée lors d’une sortie scolaire par les forces de l’ordre. Or M. Finkielkraut s’est exprimé publiquement pour dire qu’il était d’accord avec le procédé employé par l’administration et qu’il ne soutenait pas les lycéens. Une incohérence dans sa cohérence, lorsque le philosophe ne lit aucune lueur d’espoir dans ces mobilisations de la jeunesse pour une idée qui les dépasse ?

Nous devons tous défendre l’excellence de l’éducation, et chercher les voies permettant à ce que la France gagne des places dans le classement mondial des universités dans lequel elle se place très médiocrement, tout comme dans celui de son école parmi les pays de l’OCDE4. Il en va de l’avenir de la société française tout entière, même de celui des musulmans en faisant partie. Ces derniers ont tout à y gagner s’ils participent de l’éclosion d’une meilleure école, qui devrait être un véritable sanctuaire à l’abri des problèmes du monde, afin de se rendre plus efficace dans la transmission des savoirs et de (re)devenir un creuset où se fondera la nation française de demain, dont il est à rêver qu’elle acceptera harmonieusement sa propre multiplicité culturelle,. Elle pourra ensuite donner l’exemple au monde de la vertu du cosmopolitisme kantien, cette idée « prophétique » élaborée par Kant que le monde ne pourra faire l’économie de s’unir politiquement pour la gestion des affaires de la planète5. La France est en bonne place pour devenir une avant-garde. Elle a cette chance, qu’elle ne doit pas gâcher.

Les limites de l’élite politique

Une autre similarité entre sa pensée et celle que l’on pourrait qualifier d’islamique contemporaine (et qui est la nôtre) se retrouverait, au-delà des clivages, lorsque le philosophe français dit des politiques qu’ils ne savent pas lire, dans une France qui est, pourtant, une « patrie littéraire ». Et de prendre en exemple une erreur de syntaxe commise généralement par nos dirigeants lorsqu’ils dédoublent le sujet d’une phrase (« La France, elle sort de la crise »). Peut-être veulent-ils apparaître proches des gens en s’exprimant ainsi, mais nous devons donner raison à M. Finkielkraut quand il dénonce cet état de fait (parmi ces hommes politiques qui sont loin de l’excellence en matière de littérature, il donne l’exception de Jean-Luc Mélenchon auquel on adjoindrait volontiers Dominique de Villepin).

Car, effectivement, à l’heure de la médiatisation à outrance, une élite politique qui ne se verrait pas en exemple de modèle littéraire, et donc de l’excellence du français, ne donnerait aucune direction visant le progrès de l’expression orale. Or, une bonne expression sert indéniablement à retranscrire le plus fidèlement possible une pensée profonde dans laquelle se meut simultanément une quantité d’idées plus ou moins complexes. Et, comment réussir, si l’utilisation du français, à l’oral comme à l’écrit, n’est pas satisfaisante et que la vulgarité prend toute sa place pour expliquer le monde ? Nous devons déplorer cet état de fait, comme le fait M. Finkielkraut.

Cependant, la France n’est pas seulement une patrie de littérature. Elle l’est aussi des sciences de l’esprit, car sans les Rousseau, Voltaire ou Condorcet, la France ne serait pas la France. C’est pourquoi j’aimerais savoir ce que penserait Alain Finkielkraut, lui qui est généralement féru de citations, des mots suivants attribués à Platon : « les maux ne cesseront pas pour les humains avant que les authentiques philosophes n’arrivent au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement »…

De la différenciation au sein de l’être français

Autre point de convergence si nous visons l’honnêteté et l’objectivité, en répondant à la question d’Alain Finkielkraut et qui est la suivante : a-t-on le droit de nous autoriser à dire qui est plus français qu’un autre ? En prenant une citation de Levinas à l’appui, qui jugeait son ami Blanchot « comme l’expression même de l’excellence française », Finkielkraut pense cela envisageable.

Le courant de pensée que je souhaite développer, et que j’ai intitulé « occidentalisme islamique », s’il a la visée de respecter le verset sur la cause, selon Dieu, de l’existence de plusieurs peuples6, me penchera à penser de même. Il est clair que les musulmans de France, dans leur très grande majorité, se sentent encore quelque peu étrangers à la France selon l’Histoire qu’elle a produite depuis le plus profond de son passé lointain. Non qu’ils ne soient pas des citoyens légitimes ou qu’ils n’aient pas la faculté d’être clairvoyants dans l’analyse de leur société, à laquelle ils appartiennent, sans doute d’aucune sorte. En cela, ils sont français comme tout le monde. Et nul n’a le droit de leur nier cette qualité. Toutefois, faisant partie des premières générations de musulmans à s’installer durablement en France, ils ont encore la capacité à différencier ce qui provient de leurs ancêtres en termes de culture et de civilisation (l’Âge d’or de l’islam, Al-Ghazali, Averroès, Ibn Battuta, Ibn Khaldoun, Mohamed Abduh, Mohamed Iqbal, Muhammad Assad…), de ce qui a façonné l’être français durant l’Histoire.

Être conscient de cela, de cet entre-deux, c’est bien évidemment rejoindre Finkielkraut, tout en évitant de tomber dans le racisme. Sans nier la qualité de citoyen à quiconque, l’on peut pourtant comprendre que les musulmans français aient beaucoup à apprendre de ce qu’est l’ « Européen de souche », qui possède de plain-pied la deuxième généalogie des musulmans de France (pour reprendre Abdelwahhab Meddeb)7. La vision du monde de ces « Européens de souche », leurs référents culturels, leur littérature, leur pensée, s’ils nous apparaissent étranges aujourd’hui, sont néanmoins partie de notre héritage, car nous sommes français. Nous devons donc absolument les considérer comme nôtres, en tant que Français.

Cependant, nous avons le droit de juger de ces éléments de culture et de civilisation en utilisant notre a priori islamique, tout en rendant ces jugements intelligibles à tous ceux qui voudront nous lire ou nous écouter, parce qu’ils seraient animés d’un esprit humaniste qui chercherait à prendre connaissance de la diversité de l’homme, même français. Nous aimerions que M. Finkielkraut possède cet esprit humaniste. Car, comme lui, nous pouvons affirmer, sans appeler à la discrimination de ce que nous sommes en tant que musulmans, qu’ « au nom du principe de non-discrimination, la France plonge voluptueusement dans l’océan de l’indifférencié ».

Mais, nous ne pouvons dire que s’éloigner de la non-discrimination « indifférenciante » rend nécessaire, comme le veut Alain Finkielkraut, le système de l’assimilation. Nous sommes trop conscients de notre spécificité pour que cela ait lieu sans anicroches. Nous devrions plutôt parler, pour les musulmans de France qui se sentent posséder une éthique islamique, d’acceptation de l’autre tel qu’il est, à savoir un référent de la civilisation française dont nous devons comprendre l’essence, afin de l’intégrer dans notre imaginaire et notre conception du monde. Par exemple, sur un sujet prosaïque que M. Finkielkraut invoque, un homme français galant, lorsqu’il est galant, ne doit pas nous faire dire qu’il est forcément en train d’user d’une « technique de drague ». Il est galant parce que cela est de coutume chez les Français. S’il l’est avec « nos sœurs », ce n’est pas tant parce qu’il souhaite « la mettre dans son lit » que du fait de sa culture, provenant de siècles d’Histoire de France. Le comprendre, c’est déjà accepter cet état de fait, sans pour autant souhaiter (ou ne pas souhaiter) l’adopter dans nos propres interactions sociales. Car si la France a développé une culture, celle-ci n’est pas nécessairement la meilleure en soi, du fait de notre présence sur le sol français, et parce que nous sommes constitutifs de l’identité nationale. Elle reste un a priori, majoritaire dans l’hexagone, mais un a priori tout de même.

De même, l’interdiction du voile à l’école tire sa source dans ce que les Français croient considérer à propos de la féminité, et dont Alain Finkielkraut est l’un des représentants. Ils connaissent depuis longtemps la mixité des rues, le voile étant un empêchement, de leur point de vue, de la « visibilité heureuse » du féminin dans l’espace public. Simplement, nous pouvons tout à fait rétorquer que le voile n’empêche pas la relation sociale d’opérer, ni la mixité d’exister. Qu’il est un choix religieux individuel qui devrait être respecté et qu’il ne faut pas permettre à ce qu’une discrimination à l’embauche existe, de fait, parce qu’une femme l’arbore (ce qui est franchement le cas aujourd’hui, situation que nous combattons). Pour nous, la loi de 2004 outrepassait bien le but de la loi de 1905, en exigeant la neutralité religieuse chez les élèves alors que dans l’esprit des concepteurs de la première loi sur la laïcité, seule celle des agents de l’État et de l’État lui-même était visée. Toutefois, la loi ayant été votée démocratiquement, même si nous ne sommes pas d’accord avec elle, nous devons appeler à son application, car l’éducation prime avant tout. Même si rien ne nous interdit de nous organiser politiquement pour viser l’abolition de cette loi, par la loi. Nous en avons tout à fait le droit.

Globalement, avec Alain Finkielkraut, tout élément culturel né des changements démographiques ne peut participer du changement de la France que si chacun de ses porteurs « admet qu’il y a une civilisation française ». Mais lorsque le secrétaire général du Comité contre l’islamophobie dit que « personne n’a le droit, dans ce pays, de définir pour nous ce qu’est l’identité française », ce n’est pas, comme le dit Finkielkraut, l’ « exact contraire » de l’acceptation d’une civilisation française. Car en tant qu’être français, j’ai le droit de jouir de mes droits comme je l’entends, tant que je ne provoque ni la haine, ni l’illégalité. J’ai le droit libre à la parole et à la participation active au débat public de mon pays. Je peux très bien, donc, décider que mon a priori islamique est constitutif de mon identité française et de mon action politique. Je peux y adjoindre mon héritage français, pour construire une nouvelle réplique de l’être français. Personne ne peut m’imposer son idée de l’être français, par même celui qui révère l’Histoire de notre pays. Je suis autant légitime qu’Alain Finkielkraut à me dire Français, et à faire le choix qui me convient. Cela est porteur, de mon point de vue, si je respecte le passé de mon pays, auquel je me sens étranger d’un premier abord, certes, mais qui participe de mon présent et de mon avenir. Je fais donc le choix d’une pensée islamique française, l’occidentalisme islamique, laquelle a la chance d’être la réunion de deux héritages, non antinomiques, car effectifs. Ce n’est pas un grand écart que de dire cela. Il s’agit plutôt de mettre ensemble deux vérités, à la manière d’Edgar Morin, qui considère deux vérités apparemment antinomiques comme étant fondamentalement vraies8. Une pensée complexe est ainsi née et a pour vocation à participer de la définition des contours réels de l’être français d’aujourd’hui, duquel participe indéniablement l’homo islamicus de France.

L’identité française

L’identité française, à laquelle Alain Finkielkraut se déclare attaché, semble de son point de vue monolithique, unique. On ne peut, selon lui, que s’y soumettre pour mériter le qualificatif de Français à part entière, c’est-à-dire en droit, mais aussi selon la « réalité sensible ».

Ainsi, ceux qui, selon lui, « venus de la frange la plus militante et la plus sectaire de l’islam », « déclarent leur hostilité au pays d’accueil », en défiant nos valeurs et nos mœurs françaises par « leurs références et leurs usages », attaquent la laïcité et l’identité françaises.

De même, compose-t-il l’identité française de son idée de la galanterie, cette relation entre les sexes qui est spécifique à la France et qui suscite des interrogations et des critiques dans d’autres pays occidentaux, comme il l’avoue lui-même. La mixité et à la visibilité du féminin dans l’espace public (d’où le fait que le voile ne peut être partie de l’identité française, selon lui), le fait qu’il se sente avoir « le devoir, en vertu des lois mêmes de l’hospitalité, d’exiger le respect de nos règles et de nos valeurs » sont des autres constituants, selon lui, de l’identité française.

Si tout ceci fait incontestablement partie de l’identité française qui s’est façonnée avec l’Histoire (« l’être est façonné par le temps. (…) . Cela vaut pour la France aussi »), il n’en demeure pas moins vrai que celle-ci n’est pas une essence immuable et « englobante » qui serait un système de références fini et fermé sur soi, dans laquelle tout Français devrait puiser, à l’exclusion de toute autre référence culturelle, morale ou religieuse.

Car s’il y avait une essence à déterminer en l’être français, elle résiderait dans le concept de liberté, qu’Alain Finkielkraut semble reconnaître dans son ouvrage même si elle est la condition de la dilution de l’être français, selon lui. La liberté est bien la caractéristique première que l’on ressent lorsque l’on évolue sur le territoire hexagonal. De Brest à Strasbourg et de Lille à Perpignan, ainsi que dans les DOM TOM, partout, grâce à la protection des lois françaises et à l’esprit de tolérance qui s’est déployé progressivement au sein de la République depuis l’édit de Nantes de 1598, l’on voit les gens se définir librement. Et c’est par cela que l’on peut délimiter les contours de ce qu’est l’être français d’aujourd’hui. Celui-ci est complexe, puisqu’il met dans un même moule Finkielkraut et un lecteur assidu de Tariq Ramadan, un athée et un musulman, un libéral et un communiste. Et c’est en liant tous ces ensembles que l’on pourra réellement s’approcher de la vérité en ce qui concerne l’identité française.

Autrement dit, plutôt que de viser une Idée au sens platonicien du terme, c’est-à-dire affirmer péremptoirement que l’identité française ne peut être que la composition d’une certaine idée de la laïcité, de l’usage de la galanterie dans les relations intersexuelles telle qu’elle est apparue dans l’Histoire, de la visibilité du féminin et donc de la mise à l’index du voile comme tout à fait étranger à la France, de la fonction assimilatrice de la société…, à l’exclusion de toute autre référence sortant de ce cadre, M. Finkielkraut devrait plutôt s’évertuer à connaître le peuple de France, de fait, divers, par une expérience sensible de la réalité qui, selon Aristote, est le premier mouvement vers la connaissance.

En privilégiant ce qu’il estime être la France, l’auteur de l’ « Identité malheureuse » s’empêche ainsi de voir ce qu’elle est réellement. S’il existe une « Idée-France », celle-ci ne peut se concevoir que par le prisme de la réalité. L’être français serait donc, pour nous, et d’après cette perspective, une Idée vraie « préexistante à soi », dans le sens où seule l’effectivité de la réalité, donc l’état actuel de la société française, déterminerait ce qu’est véritablement l’identité française. Alain Finkielkraut s’annihile donc, pour lui-même, toute influence véritable de travailler vers le mieux pour la France, en ne lorgnant l’avenir qu’il souhaite pour son pays que par le trou de serrure du passé qu’il révère mais qui est révolu à tout jamais.

L’homme français du XXIe siècle qui, dans sa variété, est une sorte de réceptacle des effets inéluctables de la mondialisation, est bien la mesure de l’être et du non-être français. Et celui-ci est composé de différentes cultures qui, dans le cadre de la liberté, le bien majeur de notre patrie, sont légitimes à penser l’avenir de la France, tant que ce qui en est le résultat ne provoque ni la haine, ni l’illégalité. « L’homme est principe du futur », disait Aristote. Il en est de même de l’être français, qui tire son futur de son passé, certes, mais aussi de son présent. C’est pourquoi M. Finkielkraut devrait méditer ces paroles de David Hume : « C’est seulement par la coutume que nous sommes déterminés à supposer le futur en conformité avec le passé ».

Conclusion

Alain Finkielkraut est l’archétype même du philosophe qui se laisse aiguiller par son a priori (l’idée qu’il se fait de l’être français), pour philosopher. Loin d’accoucher d’une vérité préexistante à soi, sa pensée ne cherche simplement qu’à dénoncer un état de fait qu’il ne comprend pas. Même s’il a des jugements sur certains aspects négatifs de notre société qui sont réels, il n’en demeure pas moins déconnecté de la réalité, et ce, au nom de principes directeurs (son idée de la laïcité, la galanterie, l’être français, l’identité française…) qui faussent son jugement.

Cependant, ce n’est pas en le délégitimant qu’une pensée islamique gagnera en authenticité. Elle doit plutôt présenter des idées à M. Finkielkraut, pour que celui-ci, comme d’autres philosophes, reconnaisse aux musulmans le droit de philosopher selon leur propre prisme.

Texte publié le 30/12/2013 sur contrepoints.org :

https://www.contrepoints.org/2013/12/30/151683-critique-islamique-finkielkraut

  1. Le Point n° 2143, octobre 2013.
  2. Mais nous devons écarter toute idée d’islamophobie chez lui, car il se dit contre toute attitude qui consisterait à dire que l’islam est incompatible avec la République, idée de laquelle découlerait le fait que les musulmans n’auraient rien à faire en France.
  3. Voir les écrits consacrés à ce courant d’idées parus sur saphirnews.com, nawaat.org et oumma.com.
  4. PISA 2013 : le décrochage de l’école française est confirmé, Les Échos, 9 décembre 2013.
  5. Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784.
  6. « Nous vous avons répartis en peuples et en tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous » Coran, s. 49, v. 13.
  7. Abdelwahab Medeb, Écriture et double généalogie, 1991.
  8. Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990.
Critique islamique de la pensée d'Alain Finkielkraut

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