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Le blog d'Adel Taamalli

La sagesse temporalisée de l’occidentalisme islamique

17 Janvier 2014, 17:03pm

Publié par Adel TAAMALLI

Ce que j’ai appelé dans certains de mes textes la « sagesse temporalisée » est un des principes que j’ai tiré de la découverte de Socrate[1]. La particularité de ce grand philosophe fut, au-delà d’une réflexion spéculative poussée sur l’homme faisant le tri entre savoir et opinion, de créer une sorte de cadre de références auquel il fallait se conformer pour devenir sage. Le dénuement, la pauvreté et le partage équitable de tout le peu que chacun possédait étaient les vertus participant de ce cadre que Socrate inculquait à ses disciples. Contre la valeur accordée à la parole par les sophistes de rendre compte de la vérité de l’Etre[2], seule l’adoption de ces pratiques permettait de se rapprocher du Vrai et du Bien. C’est pourquoi Socrate attirait l’attention par le caractère laconique et ironique de ce qui sortait de sa bouche. Mais plus encore, il avait sciemment décidé de ne jamais chercher à coucher sa pensée par écrit. Il était en effet convaincu que l’écrit, plus que la parole, n’avait de pouvoir que dans sa propension à potentiellement trahir les idées profondes que l’on tente d’exprimer, et ce, à cause des artifices d’éloquence et de clarté que le langage implique nécessairement.

Seulement, au vu de l’Histoire telle qu’elle s’est développée, et à l’heure où le pouvoir d’Internet s’avère de plus en plus considérable, nous pouvons affirmer qu’il nous est impossible de suivre Socrate sur ce point là, quand bien même la logique de sa décision était pertinente dans le cadre de sa propre réflexion et de sa société. Ainsi donc, nous devons faire acte de sagesse temporalisée et défendre la pratique de l’écrit pour diffuser les énoncés de l’occidentalisme islamique et susciter un débat que nous croyons juste, même si encore et toujours il faut marteler qu’une pensée ne se fabrique pas en un jour, mais selon une dialectique à la fois interne et externe du sujet pensant.

Ce concept de sagesse temporalisée, que peut-il nous inspirer dans le cadre d’une réflexion sur la société française ? La réponse à cette question peut se déployer sur deux directions : montrer d’abord que l’effectivité produite par les sociétés au sein de l’intersubjectivité humaine doit être le point focal de toute réflexion (cela doit être le cas en France, là où les débats sont vifs sur l’identité nationale et l’intégration des populations immigrées) ; montrer, d’un point de vue islamique, que les événements tels qu’ils surgissent dans le monde ne sont aucunement dus au hasard et qu’ils méritent qu’on en tire des enseignements profonds (pour la France encore, la présence durable de populations musulmanes doit impliquer dans l’esprit de ceux qui le souhaitent parmi ces dernières une appropriation intellectuelle en conformité avec leurs a priori religieux de tout ce que la société française a élaboré historiquement, principalement sur le plan de la pensée et de la culture). Voilà les deux domaines pour lesquels nous allons exprimer des pistes de réflexion afin, ainsi, de prendre la mesure des implications que l’on pourrait déduire du concept de sagesse temporalisée.

Le caractère multiculturel de la France doit-il participer de l’identité profonde de la France ?

La France se caractérise par le fait, à la différence de l’Allemagne par exemple, que l’adhésion à la nation s’est construite historiquement autour d’un pacte politique, et non selon une base ethnique réelle ou supposée. Parce que l’Etat a précédé la nation, et à cause du fait que cette dernière a fondé sa cohérence sur des mythes rassembleurs (« nos ancêtres les Gaulois »), l’enseignement de l’histoire, cette science par laquelle on peut développer dans le présent une réalité sentimentale d’identification du citoyen à la nation, possède en France une importance incomparable dans le monde.

Or, aujourd’hui, du fait de l’évolution et des développements du dernier siècle (développement économique de la France, démocratisation et développement des droits de l’homme, colonisation, diffusion du français, guerres mondiales, décolonisation, Guerre froide, croissance du phénomène de la mondialisation…), la composition ethnique, culturelle et religieuse du pays, présente un tableau inédit. Bien qu’elle garde en elle-même et de manière majoritaire les éléments culturels conformes à sa civilisation et parfois en adéquation avec son atavisme chrétien, l’islam est devenu la deuxième religion de France.

D’où la question lancinante qui agite les consciences et les débats : doit-on considérer l’effectivité de la société pour rendre compte de la France de demain ? Cette effectivité est-elle souhaitable ou doit-elle être combattue ? Ou plutôt, est-il envisageable de penser le futur de la nation par le prisme exclusif de son passé, en ne cherchant pas à reconnaître l’apport qualitatif inhérent au surgissement de ces nouvelles populations ? Le passé de ces nouvelles populations est-il important pour nos conceptions futures de la citoyenneté ?

Une sagesse temporalisée doit absolument œuvrer pour la paix. Elle se veut compréhensive de l’Autre, et ne cherche pas à rendre les présents responsables des méfaits du passé, ni à œuvrer par la confusion des ordres, par exemple en projetant sur le champ sociétal français les atrocités qui ont lieu ailleurs, ou en tirant de l’anecdote glanée ici ou là une portée générale.

La vraie philosophie consiste alors en une recherche de la vérité à partir de l’intersubjectivité de la société. Il s’agit donc de connaître les points de vue des uns et des autres. De leur accorder crédit. De rechercher chez autrui la sincérité qu’il dégage afin de dialoguer avec lui, et non simplement de lui présenter ses propres vérités. La philosophie est, ainsi, un exercice de tolérance active.

Prenons trois exemples en rapport avec l’identité nationale pour étayer notre propos :

  • Le dernier ouvrage d’Alain Finkielkraut sorti à la fin de l’année précédente est un plaidoyer philosophique pour la sauvegarde de l’identité française historique[3]. Celle-ci serait menacée par l’irruption dans le champ sociétal et de manière massive de nouvelles catégories de populations sur les plans religieux et culturels, celles issues de l’immigration d’Afrique du Nord, saharienne et sub-saharienne, ou de la sphère turque, et qui sont pour la plupart de confession, sinon de culture musulmane.

Mais vu que le philosophe se doit de se vaincre plutôt que le monde selon la morale toute épicurienne de Descartes, et s’il ne cherche prioritairement qu’à œuvrer, par sa réflexion, pour le bien de ses contemporains, son action ne peut pas ne pas prendre en compte les points de vue de ceux qui ne partagent pas sa culture. Il doit même aller jusqu’à œuvrer pour leur développement harmonieux, tout comme pour celui de ceux avec lesquels il se sent avoir des accointances culturelles. Il lui importe alors de comprendre les points de vue de tous, avec empathie (et non avec niaiserie), puisque la philosophie est la science de l’extériorisation de soi, par soi.

C’est pourquoi Alain Finkielkraut se trompe radicalement de combat. Heureux de sa culture qu’il cherche à défendre, il en oublie de défendre tous les hommes, ainsi que tous leurs droits à être ce qu’ils veulent être, après avoir cherché à tous les comprendre. Il est ainsi platonicien, plus qu’aristotélicien, porteur d’une Idée sur l’être français qui est la seule valable plutôt que curieux des modes de consolidation des différentes Idées de tous. Or, il pourrait tenter de mêler dans un nouveau moule mythologique national toutes ces Idées, et ce, par une sagesse temporalisée à son époque.

En effet, la France est et sera, sauf cataclysme que personne ne souhaite (pas même M. Finkielkraut, il va s’en dire), un pays multiculturel dans lequel les citoyens, par les modes qu’ils choisiront, valideront leur adhésion à la nation. Ce n’est donc que par la voie politique que la solution se trouvera, celle de la recherche du consensus autour de valeurs communes et du dialogue dans le respect de l’autre, c’est-à-dire sans jamais chercher à ce qu’il se renie, car la liberté doit primer avant toute chose. Mais le philosophique doit préparer le terrain du politique…

  • Les rapports sur l’intégration ont fait couler beaucoup d’encre, avant qu’ils ne soient mis aux oubliettes de la doxa médiatique, chassés qu’ils furent par la nauséabonde affaire Dieudonné.

Pourtant, et cela est objectif que de l’affirmer, ils posaient des questions intéressantes et légitimes en ce qui regarde l’état actuel de la société. Voici une contribution citoyenne produite par des universitaires, très vite vomie par le monde politique, toutes tendances confondues, qui prend pourtant acte de la diversité culturelle française et conseille aux gouvernants de pratiquer des politiques d’inclusion en lieu et place d’autres dites d’intégration ! N’est-ce pas là le résultat d’une sagesse temporalisée, c’est-à-dire d’un travail scientifique qui part de la situation présente, très bien analysée, pour le mettre intellectuellement à distance, en fonction de l’avenir que tout le monde souhaite et qui reste à construire par des décisions politiques courageuses ?

La place de la culture arabe et musulmane, les discriminations en fonction du faciès, du nom à consonance étrangère ou du lieu de domicile, la force de l’enseignement de l’Histoire pour attacher les Français à leur Etat-nation, le déficit d’appartenance à la nation de beaucoup de personnes d’origine immigrée, les disparités territoriales au regard du développement personnel par l’emploi, tout ces faits, parmi tant d’autres, sont des réalités vraies dont il faut tenir compte pour engager des politiques salutaires dans le but de construire un nouveau vivre-ensemble.

C’est exactement ce à quoi le rapport dirige. Et il est malheureux, au fond, que les décideurs politiques, en fonction peut-être de la primeur accordée aux agendas électoralistes voire sondagiers (sans doute le défaut majeur de la démocratie), ne se tiennent pas à une sagesse temporalisée. En ont-ils d’ailleurs le courage ?

  • L’affaire Dieudonné est de celles qui polluent à longueur d’année le débat public tant elle est l’arbre qui cache la forêt. Faisant du bruit, elle empêche le citoyen de développer une réflexion de fond sur tout un tas de sujets complexes mais ô combien importants en ce qui concerne son propre parcours, ainsi que celui de sa postérité (économie, emploi, déficits publics). Mais la sagesse temporalisée commande au penseur, puisque ce genre d’affaires occupe les esprits de centaines de milliers de ses contemporains, de développer sur ces sujets une réflexion intelligible et objective.

Or, que peut nous apprendre l’affaire Dieudonné ? Qu’elle est le point de rencontre de multiples sujets graves et sérieux pour notre démocratie et son bon fonctionnement : l’antisémitisme et le racisme, la liberté d’expression et ses limites, les répercussions du conflit israélo-palestiniens dans notre pays, le fonctionnement de nos instances judiciaires et politiques…

Choisissons le sujet relatif aux répercussions du conflit israélo-palestinien pour pousser notre réflexion. Depuis de nombreuses années, la politique étrangère de la France se caractérise par la défense de deux Etats, l’un israélien, l’autre palestinien, qui se reconnaîtraient mutuellement en prenant pour cadre les résolutions de l’ONU de 1967. Elle ne ratifie pas, ainsi, la proclamation unilatérale d’Israël faisant de la ville de Jérusalem réunifiée la capitale indivisible de son Etat (puisque les frontières admises par l’ONU en 1967 impliquent que le secteur est de la ville revienne à un Etat palestinien indépendant). Cependant, nul n’a le droit d’interdire à quiconque de faire connaître ses convictions sur une inflexion qu’il souhaiterait voir développée par la politique étrangère de la France, même si cela va à l’encontre de la défense de deux Etats. Toutefois, force est de constater que cette politique est décidée sans contrevenir à la Constitution de 1958 qui régit nos institutions et donne par ailleurs le cadre essentiel à nos luttes pacifiques et démocratiques. Alors, étant donné que le conflit israélo- palestinien a la faculté de se traduire, ici, en France, mais de manière non systématique, en des conséquences très graves (menant à l’antisémitisme ou à l’islamophobie, au conspirationnisme et au déni de réalité, voire très rarement à des affrontements violents), il importe de lancer un appel à ce que les gens s’empêchent d’importer la crise du Proche-Orient sur nos territoires (dont les logiques sont d’abord fonction de l’état de notre société, pour l’amélioration de laquelle il convient prioritairement de dépenser toutes nos énergies), tout en engageant une réflexion sur les caractéristiques de la politique étrangère française : doit-elle se conformer à la volonté du peuple français dans son ensemble, et chercher l’équilibre, pas simplement à l’étranger, mais aussi au sein de la nation, quand on sait que la mondialisation a ceci de particulier que tout se sait, s’interprète (parfois mal), et se traduit par des actions politiques, associatives et médiatiques ici même, quel que soit l’endroit d’où cela provient ?

Ainsi, une sagesse temporalisée commande immanquablement de réfléchir à partir du présent, parce que seule une telle forme de réflexion, en s’aidant de ce qui provient du passé, pourra trouver les modes par lesquels l’assentiment mutuel et général entre les différentes composantes de la nation française s’installera durablement. Tous, en France, qu’ils soient décideurs politique, universitaires, intellectuels ou philosophes, devraient faire preuve de sagesse temporalisée à leur époque pour penser le mieux de leur société.

C’est ce pour quoi opte l’occidentalisme islamique. C’est pourquoi il convient maintenant de nous engager vers le deuxième axe de réflexion de cet article. Celui-ci concerne les musulmans de France et leur relation à la culture dominante de leur pays, à laquelle, pour l’instant, en fonction des sujets, ils ne participent pas nécessairement de manière active, tout en ne donnant pas l’impression, sans doute de manière erronée du point de vue de ceux qui les observent, qu’ils cherchent à l’intégrer massivement dans leur propre pensée.

Les enseignements profonds d’une installation durable de musulmans en France

En utilisant notre raison mais aussi notre a priori religieux, qui se veut islamique, nous pouvons très bien montrer en quoi les musulmans de France sont totalement légitimes quand ils affirment que la culture française telle qu’elle s’est développée dans le passé fait partie de leur héritage.

En effet, le bon sens, qui est la propension intellectuelle potentiellement universelle lorsqu’une décision de réfléchir sur le monde avec raison est prise, invite chaque musulman de France, qu’il soit français ou résident étranger, à user de toutes les facultés qu’il possède pour s’intéresser à la culture dominante dans le pays. S’y intéresser ne veut pas dire adhérer. Mais cela répondrait, dans l’action, au verset suivant : « Nous vous avons répartis en peuples et en tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous » (Coran, s. 49, v. 13).

C’est parce que leur présent est celui d’une domiciliation durable dans un pays non-musulman que les musulmans ont tout intérêt à ouvrir leurs cœurs et leurs intellects à la compréhension de l’Autre tel qu’il se présente, afin d’entrer en dialogue avec lui. Cette tolérance active est le seul mode d’être possible pour que nos enfants, quelles que soient les aspirations religieuses ou philosophiques qui les motiveront, se sentent à l’avenir appartenir à une même nation, la France. S’attacher à ce pays, c’est intégrer en soi que le mieux pour celui-ci est le mieux pour tous. C’est pourquoi la réflexion de tous les musulmans de France doit se diriger vers les sujets qui occupent les Français en priorité (chômage, délocalisation, dette publique, pouvoir d’achat, impôts…), afin de viser le mieux de la société, dès lors que le sentiment d’appartenance à une collectivité nationale commune est acquise dans leur esprit.

Les musulmans de France devraient adjoindre, à cette idée coranique citée plus haut de la raison de l’interconnaissance entre les peuples, le concept éminemment complexe du temps. Il ressort en effet de la lecture du Coran que rien n’est dû au hasard[4]. Que tout se fait selon un plan divin que nous ne saurions saisir. Cela veut donc dire que Dieu savait à l’avance, du point de vue des musulmans, que l’islam allait par exemple devenir la deuxième religion d’un pays non-musulman, la France. Or, puisque rien n’est dû au hasard, il convient d’essayer d’user de notre sagesse limitée pour donner un sens à nos vies. Cette sagesse ne peut-elle pas se temporaliser à notre époque, et traduire dans nos principes éthiques ce que le présent nous apporte en faits de culture, mais surtout de pensée ? Autrement dit, au nom de quoi pouvons nous dire que certaines des doctrines philosophiques occidentales, qui sont à la base de la société dans laquelle nous vivons et qui sont, entre autres, porteuses de belles idées telles que les droits de l’homme, ne pourraient pas devenir, par un travail intelligible et sincère, éléments de principes islamiques ?

Beaucoup de penseurs musulmans, dont Tariq Ramadan, ont eu ce mot porteur d’avenir de déclarer que l’Occident (et donc la France), en tant que cadre dans lequel des millions de musulmans naissent, vivent, fondent une famille et meurent tout en pouvant vivre leur foi de manière libre grâce notamment à la sécularisation de la société, est devenue le « Dâr ash-Shahâda (la maison du témoignage en arabe), et non plus le Dar al-Harb (la maison de la guerre, entendue comme lieu de conquête ouverte pour les Etats musulmans). Or, parce que les musulmans d’Occident sont des témoins de l’Histoire de notre temps, c’est qu’ils doivent d’abord, s’ils souhaitent dialoguer avec leurs compatriotes non musulmans, avec le monde musulman, tout comme avec les générations futures dont ils sont responsables, en comprendre les soubassements. Il faut donc aller, comme disait le prophète (pbsl), à la recherche de la connaissance, même si pour cela il faut aller jusqu’en Chine. Aujourd’hui, il est inutile qu’ils se déplacent dans ce pays, puisque par la décision de Dieu, ils disposent, grâce à leur maîtrise du français, une des grandes langues de ce monde en termes de culture, d’une bibliothèque vivante géante et qui se nomme la France. Celle-ci est composée de personnes portées par une culture ancestrale et par une certaine idée de l’homme. Surtout, ses rayons pullulent de livres et d’ouvrages qui témoignent de sa richesse intellectuelle. Des domaines de pensée comme l’histoire, la sociologie ou la philosophie ont été poussés à l’extrême en Occident, particulièrement en France, à tel point qu’ils influencent et participent de l’action dans la Cité.

Illustrons la réflexion, comme plus haut dans la première partie, par trois exemples concrets :

  • A l’heure où, dans un temps social commun à l’échelle du monde, et du fait de l’instantanéité des communications qui permet à ce que tout événement de n’importe quel point du globe se sait immédiatement et potentiellement en tous les autres, l’on voit, au même moment, des acteurs musulmans dénoncer les discriminations et l’islamophobie au nom des valeurs normatives de justice qui régissent les sociétés occidentales, et d’autres extra-occidentaux permettre à ce qu’il y ait des violences faites à des personnes parce qu’elles sont non-musulmanes. Il convient de ne pas confondre les ordres et donc de lancer un appel, tout comme en ce qui concerne les possibles importations du conflit israélo-palestinien, à ce que les gens s’empêchent d’importer dans le contexte politique et social français les conflits inter-religieux qui ont lieu dans certains pays du Tiers-Monde. La lutte des associations telles que le Collectif Contre l’Islamophobie en France (le CCIF) pour plus d’égalité sur le terrain français est légitime, et n’a pas à être mise en rapport avec ce qui se passe dans d’autres régions du monde.

Cependant, tout comme sur le conflit israélo-palestinien, ne convient-il pas, pour les musulmans, de prendre des positions argumentées sur la situation de quelques-uns des pays où règne ce genre d’affrontements, après avoir engagé une réflexion raisonnée, et ce, en prenant appui sur leurs deux héritages, occidental et islamique ? Ce qui nous amène au deuxième point, le concept de liberté.

  • En Occident, depuis Descartes, la liberté est l’un des concepts qui a connu le plus d’approfondissements multiples et divers. Il a mené à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, reprises par celle universelle de l’ONU de 1948. Les Etats de l’’Organisation de la Conférence Islamique[5] (OCI) ont établi en réaction, au début des années 1980, un texte, la Déclaration islamique universelle des Droits de l’homme, où il est notamment question de la charia comme cadre de références dans lesquelles se meuvent les droits et les devoirs des citoyens. D’aucuns voient une confrontation entre ces deux conceptions des droits de l’homme, notamment en ce qui concerne la liberté religieuse et la question de l’égalité homme-femme.

Deux réflexions peuvent être tentées en réponse à cette situation. La première en rapport avec le contexte historique de l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Il n’est pas faux de dire que celle-ci, proclamation généreuse et porteuse de belles valeurs, a été adoptée par l’ONU au moment même où une grande partie du monde était colonisée. Autrement dit, les Etats qui forment le concert actuel des nations n’avaient pas tous voix au chapitre, puisque certains d’entre eux étaient dépendants de puissances coloniales. Cela ne revient-il pas à dire qu’il serait compréhensible que des citoyens (musulmans ou non) poussent leur gouvernement à défendre la rédaction d’un texte universel en phase avec l’état actuel du monde, peut- être dans le cadre de l’Organisation de l’Alliance des civilisations, qui travaille au partenariat sur tout un tas de sujets pratiques entre les civilisations, notamment sur le plan culturel ?

Quant à la seconde de ces réflexions, elle porte sur le concept de liberté. Doit-on la considérer en termes individuels (Déclaration de l’ONU) ou collectifs (Déclaration de l’OCI) ? Parce que nous vivons en Occident, et si nous sommes enclins à découvrir en l’Autre ce dont il est porteur, nous devons, pour répondre à cette question, compiler tout ce qui a été pensé sur le concept de liberté dans la philosophie occidentale, et le mettre en rapport avec celui d’égalité avec lequel il entre souvent en contradiction. Des philosophes comme Rousseau, Locke, Hegel, Comte ou Renouvier, quels que soient les désaccords que l’on peut avoir avec eux, ont développé des réflexions qui peuvent nous être utiles pour entamer un dialogue tous azimuts.

Prenons le cas de Charles Renouvier, assez méconnu mais qui a pourtant approfondi dans un sens assez original sa philosophie de la liberté et de l’engagement citoyen. Philosophe français du XIXème siècle, période pendant laquelle l’idée de République a eu du mal à se frayer un chemin à travers les révolutions réactionnaires, libérales ou anti-démocratiques, il pensait que, pour imposer le régime républicain, il devait se développer dans l’esprit des gens une adhésion sincère. Il fallait donc propager par la morale et l’éducation les idées qui sous-tendent ce type de régime, et donner aux individus la faculté de penser par soi-même, en toute autonomie.

En prenant appui sur Renouvier, et en mettant ces éléments de pensée en concordance avec d’autres qui ressortent du Coran, et qui sont clairement en adéquation avec le fait que l’homme est libre de se choisir, n’est-il pas temps de construire une philosophie islamique qui tient pour fondée l’idée que chacun est fondamentalement libre de vouloir ce qu’il veut en ce qui le concerne, tant qu’il ne provoque ni la haine, ni l’illégalité ? L’occidentalisme islamique, et ce, de manière tout à fait indépendante mais en s’appuyant sur une sagesse temporalisée à son époque, ou mieux, sur une réflexion à la fois occidentale et islamique possible du fait de la caractéristique inédite de notre époque, travaille franchement à cet objectif. C’est pourquoi il appuie toute initiative pour une redéfinition, par tous les Etats du monde actuel, d’une déclaration universelle des Droits de l’homme, qui prennent pour cadre, non pas seulement les droits collectifs des peuples, mais également les droits individuels inaliénables des individus, que cela soit sanctionné par la charia ou par un Etat de droit de type occidental. Ce qui nous mène au troisième point.

  • Est-ce que la charia, c’est-à-dire la voie par laquelle l’on cherche à se rapprocher de Dieu, peut intégrer une partie ou l’intégralité des valeurs normatives tirées de l’expérience occidentale ? Plus clairement, n’est-ce pas là la raison suprême de la présence durable et massive des musulmans en France, laquelle de raison se trouverait dans une mission de réflexion à conduire sur leur environnement, afin d’en tirer des fondements fécondant le sens même que leur religion doit donner à la vie dans la Cité ?

Je ne suis absolument pas spécialiste du droit musulman, ni savant dans la langue arabe coranique. Ainsi, je n’ai pas accès au sens exact des termes usités dans le Coran original. Cependant, ceci n’est pas un mensonge que d’affirmer qu’il est possible d’être guidé, dans une autre langue que l’arabe, vers une pratique religieuse islamique dans le but de se rapprocher de Dieu. Qui n’a pas entendu parler de ces Français convertis qui ont découvert l’islam, et en ont été attirés, par l’intermédiaire de lectures en français du Coran ou de toute autre chose qui se rapporte à cette religion ? C’est ainsi que je fonde le droit de tout musulman à réfléchir sur le sens à donner à l’expérience islamique de la Cité, même dans une autre langue que l’arabe. Il reste légitime tant qu’il ne dit pas clairement vouloir sortir de l’islam. Et alors que je vis en Occident, il est clair, pour moi, que ce travail de réflexion ne peut se faire qu’en fonction d’une grille de lecture qui intègre dans un moule islamique d’une pensée tout ce qui procède d’énoncés provenant de philosophies occidentales.

Ainsi, pour poursuivre notre réflexion sur le choix à établir d’un point de vue islamique entre liberté individuelle et liberté collective, nous pouvons très bien rapprocher du concept de liberté en islam (qui se déduit du fait que les Anges ont protesté auprès de Dieu quant à la logique de la création de l’homme, qui allait « mettre le désordre et répandre le sang »[6], ou encore lorsque l’on parle d’absence de contrainte en religion[7]), celui développé par Sartre (l’homme est totalement libre de se nier, et de choisir une voie radicalement différente de celle qu’il avait empruntée jusque là). Et nous conclurions alors que l’homme est libre et que l’Etat (laïc ou sécularisé) n’a pas à aller à l’encontre de cette qualité essentielle, même en ce qui concerne les choix de convictions religieuses des personnes.

Ces trois exemples nous montrent ainsi la direction à donner à un travail de réflexion approfondie que des musulmans occidentaux devraient adopter. Ils le feraient par une sagesse temporalisée, c’est-à-dire en prenant en considération leurs environnements, si révolutionnaires depuis le début de l’histoire de l’Islam. Ils justifieraient l’intégration de tous éléments de philosophie occidentale dans leur pensée, pour ensuite porter cette dernière en témoignage de leur rôle historique vis-à-vis de leurs compatriotes non-musulmans, comme du monde majoritairement musulman.

Conclusion : la sagesse temporalisée est un concept valable pour toute recherche philosophique qui vise le vrai

La sagesse temporalisée est clairement un des champs qui délimitent l’occidentalisme islamique. A cela, ce courant philosophique adjoint son a priori religieux, la raison pure universelle, ou le fait de s’interdire de discuter de l’inconnu, afin de produire une réflexion objective et intelligible.

Par la sagesse temporalisée, l’occidentalisme islamique se rend audible sur tout un tas de sujets, dont l’identité nationale, ou le rôle des musulmans au sein de la République laïque.

Nous appelons tout penseur à user de cette même sagesse pour entamer un dialogue fructueux, pour peu qu’il prenne en compte la sincérité de tous les intervenants de la Cité.

Texte publié le 17/01/2014 sur culture-et-croyances.com :

http://www.cultures-et-croyances.com/etude-la-sagesse-temporalise-de-loccidentalisme-islamique/

[1] Voir Une définition de l’occidentalisme islamique, Nawaat.org, http://nawaat.org/portail/2013/11/13/une-definition-de-loccidentalisme-islamique

[2] L’Etre représentait chez les Grecs tout ce qui est pris dans son ensemble

[3] Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, 2013

[4] « Il connaît ce qu’il y a entre leurs mains (leur passé) et ce qu’il y a derrière eux (leur futur) » (Coran, s. 2, v. 255)

[5] Devenue Organisation de la Coopération Islamique depuis 2011

[6] Coran : s. 2, v. 30

[7] Coran : s. 2, v. 256

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