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Le blog d'Adel Taamalli

Autorisation du voile par la Fifa : le Football français à la lumière de l’Affaire du voile

7 Mars 2014, 01:18am

Publié par Adel TAAMALLI

Il y a quelques jours, la Fifa entérina une décision prise par l’International Board[1], mesure historique sur le plan de la lutte mondiale contre les discriminations. Après deux ans d’essai, ce dernier autorisa en effet tout footballeur et toute footballeuse qui le souhaiteraient d’arborer sur le terrain un couvre-chef d’ordre religieux, avec cependant la réserve que certaines dispositions pratiques relatives à la sécurité des joueurs soient respectées[2]. Ainsi est-il permis pendant un match de football aux femmes musulmanes de porter librement un foulard et aux hommes sikhs d’apposer sur leurs têtes le turban traditionnel commandé par leur religion.

Aussitôt, et en réaction, les deux instances dirigeantes du football français, la Ligue de Football professionnel (LFP) et la Fédération Française de Football (FFF), se sont crues obligées de s’élever contre cette décision de l’organisme tutélaire suprême dans ce sport. Le président de la première, Frédéric Thiriez, a qualifié cette mesure de « grave erreur », car allant, selon lui, à l’encontre de la Charte olympique mais aussi du « droit des femmes ». La seconde a publié un communiqué dans lequel elle réitère « son souci de respecter les principes constitutionnels et législatifs de laïcité qui prévalent dans notre pays et qui figurent dans ses statuts », condition principale de son « maintien de l’interdiction du port de tous signes religieux ou confessionnels ». C’est ainsi que même dans le monde du football s’illustre la spécificité du positionnement au nom des principes affichés de la laïcité de la plupart des dirigeants de notre pays.

Cette attitude réfractaire des dirigeants du football français, qui autorise la discrimination à l’encontre de personnes exerçant leur culte par le port de signes religieux, amène les deux questions essentielles suivantes. La première a trait à la confusion des ordres qui existe souvent en France lorsqu’il s’agit de laïcité, avec des implications sur les plans juridiques et politiques : peut-on autoriser, au mépris de la liberté de culte pourtant affichée explicitement par notre législation[3], à ce que la neutralité religieuse soit exigée auprès de l’ensemble de la population dans ses diverses activités quotidiennes, mêmes sportives, plutôt qu’imposée exclusivement qu’aux seuls agents du service public comme le stipule la loi ? La seconde regarde l’état de fracture existant dans notre nation : est-ce qu’il est légitime, au nom de principes directeurs qui procèdent de la laïcité, de ne pas tenir compte de la totalité effective et constitutive de la société et de prendre ainsi le risque de voir le vivre-ensemble de plus en plus écorné ?

L’indépendance des fédérations nationales ne vaut pas extraterritorialité du football

La Fifa a toujours défendu le principe d’autonomie et d’indépendance des fédérations nationales par rapport à l’Etat, en agitant la menace de suspension à l’encontre de toute fédération qui contreviendrait à cette obligation[4]. C’est en prenant pour base un tel principe que la Fifa a menacé la France de suspension à l’issue de la désastreuse Coupe du monde sud-africaine de 2010[5]. En effet, en réaction aux polémiques qui émaillèrent le débat public pendant plusieurs jours dans le pays, Roseline Bachelot, la Ministre des Sports de l’époque, déclara que la démission du président de la FFF Jean-Pierre Escalettes était « inéluctable », ce qui contrevenait manifestement au principe d’indépendance[6]

Le principe d’indépendance amène la réflexion suivante : si l’organisation interne des instances gestionnaires du football français se fait de manière autonome, doit-on en conclure que celles-ci ne doivent pas répercuter sur les terrains de football les effets des lois républicaines ? Il n’est pas question de répondre par l’affirmative à cette interrogation car la loi de la République doit être appliquée partout de la même façon. Le football ne peut, ainsi, s’arroger un droit d’extraterritorialité. Et les terrains de football, même pendant la durée d’un match et bien que soumis pendant ce laps de temps particulier à l’autorité de l’arbitre, restent soumis au droit commun.

Le football français sera-t-il empoisonné par de nouvelles réminiscences de l’Affaire du voile ?

Cependant, le principe de laïcité, reconnu dans la loi et imposant la neutralité religieuse aux pouvoirs publics, est sujet à de nombreux litiges dans les tribunaux lorsqu’il s’agit de signes confessionnels et de leur port dans la sphère sociétale et dans des contextes particuliers[7]. La FFF, au risque de voir un jour des affaires du même type la conduire à s’expliquer devant les tribunaux, pense que l’interdiction des signes religieux sur les terrains de football est légitimée par le droit constitutionnel et législatif.

En d’autres termes, elle se permet une interprétation particulière de la loi et étend, dans son propre cadre, qui est une mission de délégation de service public, la neutralité exigée aux seuls agents du service public. Elle imposerait donc le fait, et cela est une interprétation objective que je soumets au débat public, que les terrains de football puissent jouir d’une extraterritorialité de fait, puisqu’il y est interdit, pour ceux qui le souhaiteraient, d’arborer un couvre-chef religieux, et ce, au mépris de la liberté de culte garantie par notre législation.

Tout se passe comme si, dans cette affaire, la FFF se présente comme l’anticipatrice d’un fait inéluctable si seulement le contexte donnait à ce fait l’occasion de se manifester : les parlementaires, tout comme le gouvernement, s’ils se saisissaient de ce problème à la suite de faits divers à répétition qui trouveraient facilement une caisse de résonnance dans les médias friands de polémiques, appuieraient la décision de la FFF par une nouvelle loi ou mesure réglementaire liberticides contre le port de signes religieux ostensibles, cette fois sur les terrains de sport.

C’est pourquoi, au regard de cette argumentaire, il n’est pas faux d’affirmer que la FFF n’est pas totalement indépendante de la doxa politique sur ce sujet, même si elle ne reçoit aucune directive explicite de la part de son Ministère de tutelle et bien que la sincérité de ses instances dirigeantes ne puisse être mise en doute lorsqu’elles interdisent le port de signes religieux sur les terrains de football. La fédération Française de Football n’est que l’un des acteurs de l’Affaire du voile, cette grande querelle intellectuelle et politique qui agite la France du tournant du IIIème Millénaire.

Conclusion : le football, un révélateur de la difficulté de la mise en pratique du vivre-ensemble ?

Le football n’est pas à l’abri des lignes de fractures qui traversent la société. En ce qui concerne la controverse qui dure depuis plusieurs années maintenant sur le voile, il ne fait que montrer en quoi les discriminations sont assumées au sein des instances dirigeantes face au voile islamique, et ce, au nom même du principe de laïcité. Cette dernière ne doit-elle pourtant pas se comprendre comme un gage de neutralité des pouvoirs publics, lesquels ont l’obligation d’organiser les outils et instruments nécessaires à la liberté de culte puisqu’ils en garantissent, selon la loi, l’exercice ?

Le football montre ainsi que la France fait preuve de schizophrénie sur ce sujet, puisque, tout en étant la championne incontestée dans le monde de la laïcité de son appareil étatique (mais non, faut-il le rappeler !, de sa population), elle ne semble pas vouloir laisser, en application pourtant de ce même principe de laïcité, des femmes libres s’accoutrer comme elles l’entendent, même si le droit international l’y autorise[8].

Le football indique enfin en quoi, en France, est à l’œuvre une légitimation de la discrimination contre des pratiques religieuses qui heurtent les sensibilités mais non le droit, sans même que des voix nombreuses s’élèvent contre cet état de fait qui risquent de conduire, pour peu qu’un contexte exceptionnel et morose s’y prête, aux pires excès[9].

Dans le cas de cette affaire, une exception mérite toute de même que l’on y prête attention, car elle redonne au football la caractéristique majeure qui le gouverne, la compétition dans le fairplay. Il s’agit de celle de Patrice Lair, entraîneur de l’équipe féminine de l’Olympique Lyonnais, sept fois championne de France. Ecoutons ses mots à propos de la récente décision de la Fifa : « Cela ne me choque pas. Cela n'empêche pas le ballon de rouler. C'est à moi de m'adapter le cas échéant. C'est le propre de mon métier. Ce sont des choses qui ne m'appartiennent pas». On est loin de la « grave erreur » de Frédéric Thiriez…

Texte initialement publié, avec quelques variantes, sur oumma.com et sur contrepoints.org

http://oumma.com/201856/refus-voile-football-francais-se-met-jeu

http://www.contrepoints.org/2014/03/07/158786-affaire-du-voile-lopposition-du-football-francais-a-la-decision-de-la-fifa

[1] L’international Board est un organe qui depuis l’origine a la charge d’édicter les règles du football. C’est lui, par exemple, qui décida, il y a plus d’une vingtaine d’années, que lors d’une passe volontaire d’un coéquipier à son gardien, ce dernier n’avait plus le droit de saisir le ballon des mains, et ce, pour fluidifier le jeu après la désastreuse et rugueuse coupe du monde de 1990 en Italie

[2] Le couvre-chef doit « être collé à la tête, être en accord avec la tenue du joueur, ne pas être rattaché à son maillot, ne pas constituer un danger pour celui qui le porte ou pour autrui, et ne doit avoir aucune partie qui dépasse »

[3] Selon l’article premier de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat qui fut l’acte de naissance de la laïcité en France en 1905, « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes ».

[4] Voir les statuts de la Fifa, particulièrement les articles 13 et 14http://fr.fifa.com/mm/document/affederation/federation/01/24/fifastatuten2009_f.pdf

[5] Pendant laquelle, pour mémoire, les Bleus s’étaient distingués par leur grève en réaction au renvoi de Nicolas Anelka, lequel fut coupable d’avoir insulté Raymond Domenech, le sélectionneur de l’équipe tricolore

[6] D’après l’Express, « La Fifa menace de suspendre la France », 29 juin 2010

[7] Ainsi de la récente Affaire de la crèche Baby Loup qui n’a pas encore dit son dernier mot puisque des décisions contradictoires entre elles se succèdent dans les différentes Cours de justice saisies et que la procédure n’est toujours pas close

[8] En l’occurrence celui édicté par la Fifa auprès de laquelle la FFF est membre, mais il en est de même sur la question du voile à l’école qui va à l’encontre de la liberté religieuse reconnue par la Convention internationale aux droits de l’enfant ratifiée par la France

[9] Cela a déjà commencé par les agressions gratuites et violentes, de plus en plus fréquentes ces derniers temps, subies dans nos rues par des femmes voilées

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