Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog d'Adel Taamalli

Rafik, Saber et Fatna sont des prénoms français

21 Mars 2014, 21:49pm

Publié par Adel TAAMALLI

Dans le cadre de sa théorie assimilationniste de la nation française, le polémiste Éric Zemmour défend régulièrement dans les médias le fait que les immigrés d’origine de pays à majorité musulmane (Afrique sahélienne, Afrique du nord, Turquie) auraient dû attribuer des « prénoms français » à leurs enfants nés sur le sol de notre pays. Il prend souvent pour contre-exemple les vagues d’immigration européenne ayant précédé celles de musulmans ou de personnes prétendues comme tels. Il met systématiquement en exergue la propension des personnes d’origine espagnole, portugaise, italienne ou polonaise, qui ont fait souche en France, d’avoir nommé leurs progénitures en fonction des « canons nationaux ».

En plus de comporter une dangerosité sans pareille quant à la stigmatisation de l’autre, enfermé qu’il est dans une posture communautariste du seul fait qu’il ait attribué des prénoms dits musulmans à des nouveaux nés, ce thème que répète à l’envi l’ancien chroniqueur d’On n’est pas couché égraine des faussetés méconnaissant la raison comme la tradition républicaine, ou la saine logique culturelle des populations. C’est ce que je souhaite exposer dans le cadre de cet article.

De la liberté de donner un prénom

Les enfants, bien qu’ayant vocation à devenir des êtres autonomes libres d’interagir avec le monde en fonction de leurs intérêts raisonnés ou de convictions profondes qu’ils se seront forgées, sont aussi une sorte de prolongement de l’identité de leurs parents.

Non qu’ils soient la propriété exclusive de leurs pères ou de leurs mères. En cela, ils jouissent de droits inaliénables (santé, éducation, logement, alimentation, habillement…), droits que même leurs parents ne peuvent nier sans contrevenir à la loi. Seulement, ces enfants sont idéalement le projet concret que les parents décident de concevoir ou d’accompagner sur cette terre. Marques de la transmission générationnelle d’une mémoire, d’un nom ou d’une tradition (politique, philosophique ou religieuse), ils sont les descendants d’une lignée dans tous les sens du terme.

C’est pourquoi les législations modernes reconnaissent la liberté à tous de donner le prénom qu’ils souhaitent à leurs enfants, afin d’indiquer la direction identitaire dans le temps qu’ils privilégient pour leur famille1.

C’est cette liberté qu’ont naturellement exercée, dans le choix des prénoms, les immigrés musulmans ou d’ascendance musulmane. À nul instant il leur avait été indiqué qu’ils ne pouvaient en user. Ils n’ont donc aucune responsabilité à assumer sur ce plan-là, à part celle d’avoir donné le marqueur premier autour duquel se façonnera, au sein de leurs descendants, une nouvelle réplique de l’être français. Ils décidèrent dont de nommer leur fille Fatiha, Nadia ou Hanane, et leur garçon Tarek, Maher ou Wahide.

L’argument d’Éric Zemmour voulant démontrer par ce choix de prénom la volonté de non-intégration des parents devient donc doublement caduc : il possède un caractère rétroactif et nie la liberté d’autrui.

De la différence historique entre les immigrations

À la base de son argumentation présentant sa peur de voir l’être français, tel qu’il le conçoit, se perdre dans les méandres de l’Histoire, Alain Finkielkraut rappelle dans son dernier ouvrage2 que la France a changé de visage consécutivement à la décision historique de l’État français de 1974. C’est à cette date, en effet, que le pouvoir réforma la législation migratoire en instituant le regroupement familial (et en limitant drastiquement l’immigration de travail).

Si Alain Finkielkraut critique cette mesure car elle échappe, selon lui, au contrôle du peuple, il faut rappeler à ce stade qu’elle fut prise par un gouvernement démocratiquement élu, en fonction de paramètres généraux qu’il ne nous appartient pas ici d’analyser3.

Cette nouvelle règle a permis aux immigrés de faire venir leur conjoint en France, et ainsi de faire souche, tout en signant la mort définitive du mythe du retour. Contrairement aux vagues précédentes d’immigration qui se métissèrent plus généralement avec la population française, des familles tunisiennes, algériennes, marocaines, turques et africaines, se constituèrent légalement sur le sol français. Il était donc logique de penser qu’elles donneraient à leurs enfants les prénoms faisant partie de leur environnement culturel direct.

Parallèlement, les migrants ou fils de migrants européens qui avaient fait souche en se liant généralement avec des partenaires français n’avaient aucun mal à utiliser le répertoire de prénoms culturellement français. D’abord, évidemment, parce que l’un des deux parents était souvent français. Mais aussi car beaucoup de prénoms européens, du fait d’une histoire commune basée notamment sur la tradition chrétienne, se répliquent dans plusieurs pays. Pascal devient ainsi Pascuale en italien. Jean, Éric et Alain trouvent respectivement leur pendant dans les prénoms Juan en espagnol, Eurico en portugais, et Alan en polonais.

L’histoire du football français a donné des exemples de différenciation du type de prénom donné en fonction des origines. Alors que Michel Platini est le fils d’Aldo, aux racines italiennes, Raymond Kopa s’appelait en réalité Raymond Kopaszewski, son père étant fils d’immigrés polonais. Leurs deux prénoms possédant une correspondance avec le pays d’origine (Michele pour le premier, Rajmund pour le second). Quant à Zinedine Zidane, il se prénomme en réalité Yazid, prénom algérien donné par son père, qui ne possède absolument pas d’étymologie commune avec un prénom français (ce qui ne l’empêcha guère de briller sous les couleurs nationales lors de la mémorable finale de la Coupe du monde 1998, et d’être ainsi le digne héritier de ses deux devanciers précités).

Autrement dit, quel que soit le bord culturel d’où provient un immigré ou un fils d’immigré, il n’a fait que répercuter ce que lui permettait sa tradition culturelle dans les prénoms qu’il a donnés à ses enfants. N’ayant pas agi en se concertant les uns les autres, les immigrés d’une même origine ethnique n’ont été que des passeurs de relais, des réceptacles de leur monde, et ce, en toute innocence. Ils ont été les éléments d’un inconscient collectif sans se donner la peine d’y réfléchir. Ils ont poursuivi les pratiques culturelles de leurs ancêtres sans contrevenir à la loi.

Conclusion : Rafik, Saber et Fatna sont autant français que Nicolas

C’est ainsi que de nouveaux prénoms, devenus au fil du temps familiers (comme Zinedine), sont apparus sur la scène sociétale française. Le régime républicain lui-même, fondé sur la libre disposition de soi tant qu’il n’y a d’appel ni à la haine, ni à l’illégalité, sanctionne ce droit inaliénable.

Reste que dans la pratique, les prénoms d’origine arabe ne sont pas encore tout à fait considérés comme français. Des intellectuels médiatiques comme Éric Zemmour vont même jusqu’à leur nier cette qualité.

Or, ce type de positionnement nostalgique et réactionnaire creuse les fossés entre les gens, dont l’identité non figée mais importante quant à l’accomplissement de soi et de la nation se construit obligatoirement en compagnie perpétuelle d’un prénom. La désintégration, film de Philippe Faucon racontant de manière réaliste comment des enfants d’immigrés basculent dans le terrorisme en prenant prétexte du sentiment de rejet que leur inflige la société, livre une anecdote parlante à qui s’intéresse au vivre-ensemble : l’un des protagonistes, Ali, jeune adulte qui vit une véritable descente aux enfers de l’enfermement et du ressentiment, s’insurge, lors d’une crise de nerfs et face à son professeur médusé, contre le fait que des prénoms arabes largement usités en France soient encore considérés comme des erreurs orthographiques par Word, logiciel informatique de traitement de texte4.

Et pourtant, Rafik, Saber et Fatna sont autant français que Nicolas, Julien et François, quand bien même ils décidaient de porter un voile, une djellaba ou un fez…

Texte publié le 21/03/2014 sur contrepoints.org :

https://www.contrepoints.org/2014/03/21/160282-rafik-saber-et-fatna-sont-des-prenoms-francais

  1. Avec toutefois la limite que ces prénoms ne peuvent contrevenir à l’intérêt futur supérieur de l’enfant que l’agent d’état civil censé les avaliser devra impérativement prendre en compte, quitte à ce que la justice se saisisse d’une affaire litigieuse sur son indication.
  2. Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, 2013.
  3. Rappelons cependant que les motivations avancées par les élites politiques étaient d’ordre constitutionnel (permettre à des travailleurs de construire une vie familiale) et économique (depuis le Choc pétrolier de 1973 et le ralentissement économique consécutif, il n’était plus possible d’encourager, comme lors des Trente Glorieuses, les migrations de travail à l’occasion desquelles les arrivants laissaient le plus généralement leurs familles au « pays »).
  4. En réalité, tous les prénoms d’origine arabe ne sont pas concernés par cet état de fait, comme Rachid, Djamel, Mohamed, Fatima ou Amina… qui sont des « mots corrects » selon le logiciel Word.

Commenter cet article