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Le blog d'Adel Taamalli

Islam et Capitalisme de Maxime Rodinson

29 Juin 2014, 21:01pm

Publié par Adel TAAMALLI

La réédition, presqu’un demi-siècle après sa première parution, d’Islam et capitalisme de Maxime Rodinson possède un caractère d’importance indéniable pour ceux qui s’intéressent à l’islam et à l’évolution de la civilisation que nous nommons « monde musulman », et ce, afin de réfléchir aux modes par lesquels celui-ci pourrait atteindre le bien-être tel qu’il se manifeste dans les pays développés. Ceci est, d’ailleurs, l’ambition même de l’auteur, affichée dès l’entame de l’avant-propos à l’adresse des élites musulmanes : « Ce livre a une grande ambition : il voudrait servir. Il voudrait, venant d’un sociologue islamisant, servir aux intellectuels des pays qui appartinrent au domaine de la religion et de la civilisation musulmanes ; il voudrait les aider à comprendre leur destin ». Les intellectuels occidentaux ont également tout intérêt à se réapproprier le travail fourni dans Islam et capitalisme, parce qu’il leur parle d’eux-mêmes et de leur Histoire : du marxisme et de ses différentes obédiences, du capitalisme et des concepts servant à en cerner les contours souvent complexes, des controverses intellectuelles et philosophiques sur l’islam et le monde musulman, dont celle, non explicitement citée, inaugurée par Ernest Renan lors de sa fameuse conférence prononcée le 29 mars 1883 à la Sorbonne : « L’islam, c’est l’union indiscernable du spirituel et du temporel, c’est le règne du dogme, c’est la chaîne la plus lourde que l’humanité ait portée ».

Cette fausse conviction, reprise comme un leitmotiv, ensuite, par une large partie des élites européennes, Maxime Rodinson entend l’inverser, même s’il le fait sans concession aucune vis-à-vis de tout ce qui, pour lui, relève de la mythologie islamique, comme lorsqu’il remet en cause les affirmations sur le fait que l’islam et sa tradition impulsent, de manière absolue, une complète justice sociale et économique dans la société. Car, pour lui, fidèle qu’il est à la tradition marxiste par laquelle il lit l’évolution historique de toute société, les consciences ne construisent pas le réel à l’aide d’idéologies préexistantes, c’est bien plutôt le réel qui imprime sa marque à la conscience et à l’idéologie en cours, l’islam et les musulmans n’échappant pas à la règle…

Un travail rigoureux

Deux caractéristiques formelles dominent les pages de l’ouvrage. La première est la rigueur que Maxime Rodinson s’est imposé pour définir les concepts qu’il utilisera tout au long de ses raisonnements. Ecoutons les mots qu’il rédige dans le paragraphe hautement significatif qu’il consacre à la définition du capitalisme, thème majeur du problème qu’il se propose de poser dans le premier chapitre du livre : « toujours définir les mots dont on se sert et ne les utiliser que dans les sens ainsi définis ». En conséquence, second de ces maître-mots qui conditionne toute la réflexion de M. Rodinson, la nuance est la règle de tous les propos d’Islam et capitalisme, une nuance parfois poussée jusqu’à une extrême précision. Ainsi, rien n’est jamais univoque dans les assertions, car le sujet traité, en relation étroite avec l’économique et le social, implique, de fait, un certain dosage de complexité que l’auteur affronte avec pertinence. C’est ainsi qu’il prévient le lecteur, en prenant appui sur ce qu’en ont dit Marx et Weber, qu’il distingue trois définitions du capitalisme : un « mode de production » dans des « entreprises » qui, dans les sociétés « précapitalistes » du Moyen-âge, peut être appelé « capitalistique », du fait de l’influence qu’exercent les secteurs financiers et marchands de l’époque sur la production « industrielle » ; un secteur de production capitaliste industrielle non majoritaire dans une société donnée, comme dans la Russie soviétique de la NEP pendant les années 1920 ; une « formation socio-économique capitaliste » qui, elle seule, mérite qu’une société donnée qui la connait reçoive la dénomination objective de société capitaliste. C’est par le prisme de ces définitions, notamment la première, que Maxime Rodinson, en toute logique, se pose la question de savoir si la civilisation musulmane constitua, par ses traits culturels propres imprimés par l’islam, « un obstacle aux premiers stades d’une évolution qui a abouti en Europe […] au capitalisme moderne ».

L’histoire de l’Islam ne donne aucune indication décisive sur une non-compatibilité avec le capitalisme

Tout au long de son ouvrage, Maxime Rodinson s’évertue à montrer ce qui parait, après coup, évident : rien n’indique, au fond, ce que la majorité des élites affirmaient sur le sujet, à savoir que l’islam, au plan religieux et historique, aura été un frein à la création d’une société capitaliste généralisée, comme ce fut le cas en Occident, au moins durant les deux derniers siècles (même si, de fait, rajoute-t-il, l’islam n’a pas provoqué l’émergence du capitalisme moderne). Il le fait en découpant sa réflexion en deux plans, qui s’enchevêtrent :

  • une série de chapitres (II, IV), montrant la relation à tirer entre l’islam en tant que religion et le développement économique potentiel des sociétés. Il y insiste notamment sur la riba, cette pratique, qui s’apparente à l’usure, très tôt prohibée par le droit musulman classique, mais qui, du fait du travail développé par les docteurs qui ont accouché de ce même droit, a pu être contournée par des artifices juridiques ;
  • une autre (III, V), examinant les multiples expériences économiques et capitalistiques, selon une progression chronologique allant des débuts de l’islam à la situation contemporaine des Etats musulmans, en passant par le Moyen-âge florissant, et l’Epoque contemporaine se caractérisant par la confrontation à l’Europe conquérante, toute-puissance, et ayant atteint le stade ultime du capitalisme. Il met en évidence (à partir du XIXème siècle), l’idée que le surgissement de la modernité européenne dans le monde musulman a été un empêchement majeur à une protection d’une industrie locale à développer, d’autant plus que, comme pour d’autres civilisations extra-occidentales que celle liée à l’islam (Chine, Inde), les élites possédant un capital rechignaient à s’engager dans des investissements lourds pour accroître la capacité industrielle de leur pays. Ils leur préféraient, pour des raisons de prestige et d’attentes d’un retour d’investissement rapide et rentable, la terre, le commerce, le crédit à court terme.

Que cela soit par la comparaison du christianisme et du judaïsme d’avec l’islam, ou en mettant en perspective ce qui ressort des expériences historiques de l’Europe chrétienne médiévale avec son alter ego, le monde musulman de la même époque, M. Rodinson montre bien qu’il n’est pas possible d’accorder foi à l’idée que l’islam, ou la civilisation (plurielle et diverse) qui en fut issue, possédèrent, en eux-mêmes, et à l’inverse de la civilisation judéo-chrétienne, une soi-disant nature négative encline à empêcher l’émergence du capitalisme moderne. Au contraire, l’islam, ce qui est irrécusable au regard des preuves coraniques avancées par M. Rodinson, accorde potentiellement une plus grande importance à la raison et au profit commercial, tout en étant, au pire, identique aux deux autres monothéismes sur la place de la fatalité et de la magie, deux traits culturels auxquels Weber attribue, selon la place qu’ils occupent dans une société donnée, une influence décisive sur la non-éclosion du capitalisme. D’ailleurs, l’auteur n’hésite pas à critiquer négativement l’Ethique protestante du capitalisme de Max Weber, en mettant en évidence que ni l’islam, ni le protestantisme, n’ont été des éléments déterminants de la non-naissance (pour le premier) ou de la naissance (pour le second) du capitalisme moderne…

Un ouvrage à étudier avec attention

Cette question, cruciale, de la relation entre islam et capitalisme a, pour nous, aujourd’hui, tout intérêt à rester posée, tant la problématique du développement économique, social et politique (la démocratie) du monde musulman reste d’actualité constante et…brûlante, au regard des raisons profondes (stagnation ou mal-développement, inégalités criantes, corruption généralisée, dictature) à l’origine de ce que la postérité retiendra sous le nom de Printemps arabe. En cela, la (re)découverte d’Islam et capitalisme offre d’indéniables clés de compréhension des dynamiques à l’œuvre, non seulement au sein des sociétés musulmanes contemporaines, mais aussi dans toute société.

Ces dynamiques se liraient, selon le prisme marxiste qui sert à la conclusion de l’ouvrage, en fonction de l’influence du donné économique et social sur toute réflexion à partir d’un référent idéologique, lequel garde tout de même sa propre autonomie relative. Elles se résumeraient comme suit : « l’ « idéologie-en-soi » se manifeste par une série d’« idéologies-pour-la-société» ». L’histoire de l’islam n’aurait-il pas été alors, pour Maxime Rodinson, qu’un simple prétexte lui permettant d’accoucher d’une réflexion, à approfondir, sur les modes généraux par lesquels se font les évolutions des sociétés ?

Compte-rendu publié le 29 juin 2014 sur le Blog Trop Libre :

http://www.trop-libre.fr/livresque/islam-et-capitalisme

Islam et Capitalisme de Maxime Rodinson

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