Le vivre-ensemble en France : Débat entre Alain Finkielkraut et Adel Taamalli (Partie IV)

Publié le par Adel TAAMALLI

Un débat entre Alain Finkielkraut et un musulman français ne pouvait pas ne pas aborder la question polémique en France du voile. C’est chose faite dans ce quatrième volet que nawaat vous propose.

  • La question du voile

Alain FINKIELKRAUT : Je conçois très bien que vous restiez hostile à la loi d’interdiction des signes religieux dans l’école publique. Il est vrai que l’on ne peut plus porter la kippa alors qu’on le faisait aisément auparavant. Que c’est le voile qui était visé. Mais je refuse le terme de loi « stigmatisante ». Parce que, je le répète, la laïcité s’est abattue sur les catholiques français avec une violence extrême. Ainsi, dans les années 1950, 1960, et 1970, les élèves qui arboraient une croix au-dessus du col de leur pull, étaient contraints par l’administration, quand ils rentraient dans le collège ou dans le lycée, de la cacher. La disparition des signes religieux, des crucifix, a montré que le catholicisme était d’abord visé. Et quand vous voyez ce que sont les églises des villages, vous pouvez imaginer le traumatisme de tout une partie de la population. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de Français ont mis leurs enfants dans une école privée.
Il n’y a donc aucune espèce de stigmatisation. On aurait pu parler de stigmatisation, si cette conception intransigeante de la laïcité avait commencé avec l’islam. Elle a ressurgi face à ce qui est apparu comme un islam de combat. Et j’ajoute que, lorsqu’en 1989, j’ai, avec d’autres, signé une pétition en faveur du principal du collège de Creil qui avait exclu trois jeunes filles refusant d’enlever leur voile au mépris d’un règlement qu’elles avaient préalablement signé (je précise qu’elles étaient autorisées à le porter dans la cour mais non dans la classe), j’ajoute donc, qu’avec d’autres intellectuels, nous avons encouragé ce principal alors qu’il était, pour le coup, mis à l’Index par les Eglises, les associations antiracistes, etc. Eh bien !, notre pétition a été accompagnée par un appel de plusieurs intellectuels musulmans, dont Mohamed Arbi, un ancien leader du FLN, qui nous soutenait en disant qu’il ne s’agissait pas, en l’occurrence, d’une prescription religieuse, mais de la situation faite aux femmes. Et eux, intellectuels, venus de terres d’islam, ne s’accommodaient pas d’une telle situation.
Il y a donc d’un côté une tradition française qui ne transige pas avec la présence de la religion dans l’école, et d’abord celle du catholicisme. Et d’un autre côté, il y a une certaine sensibilité à la situation des femmes, sensibilité partagée par un nombre conséquent d’intellectuels musulmans.
Deux raisons qui me font dire que cette loi est peut-être contestable, mais que je ne crois pas qu’on puisse la qualifier de « stigmatisante ».

Adel TAAMALLI : Alors, le fait qu’elle peut être qualifiée de contestable peut justement amener à se dire qu’on n’a pas respecté les règles qu’il fallait respecter. Si vous dites qu’elle est contestable…

Alain FINKIELKRAUT : …contestable par vous. Je dis que vous pouvez la contester. Je comprends qu’elle heurte vos convictions profondes.

Adel TAAMALLI : Vous avez bien fait de préciser. Je la trouve « stigmatisante » parce qu’on avait déjà un cadre de référence de la laïcité et qu’il a fallu finalement s’adapter à la présence de l’islam pour voter une nouvelle loi. Ce qui veut dire que la loi existante sur la laïcité, qui avait été pensée au début du XXième siècle en opposition au cléricalisme, cette loi-là donc, n’était absolument pas adaptée à la présence musulmane du point de vue de ceux qui s’opposaient au port du voile. Il fallait donc remodeler la loi. Elle était donc « stigmatisante » puisqu’elle visait principalement à ce que les voiles islamiques ne puissent pas pénétrer dans le territoire scolaire, même si l’on y a inclus la kippa…

Léopold SAROYAN : …Je suis désolé de vous couper. Nous arrivons aux termes de la discussion. Est-ce qu’il faut discuter du fait que la loi fut « stigmatisante » en lieu et place de se demander si les musulmanes peuvent ne pas mettre de voile à l’école et est-ce que les « Français de souche » peuvent accepter leurs compatriotes musulmans ? Le débat est vaste…
Ainsi, pour conclure, j’aimerais vous questionner tous les deux, puisque vous parliez, M. FINKIELKRAUT, de la transmission : est ce que les choses vont s’apaiser et se diluer, grâce au fait que des musulmans, entre autres, vont participer dans les années qui viennent à la transmission, alors que jusqu’ici, ils ne participaient pas de ce processus puisque leur installation est toute récente à l’échelle de l’Histoire ?

Alain FINKIELKRAUT : Juif, né en France, j’ai été professeur, et je le suis encore pour quelques mois. Je n’ai pas été professeur de littérature juive. Il m’est cependant arrivé de me référer à des grands auteurs juifs, mais parmi d’autres. J’ai aussi été professeur de français, au lycée. J’ai enseigné la littérature française.
Il reviendra à ceux qui prendront le relais, musulmans ou non, de faire autrement que moi, bien sûr !, avec leur propre sensibilité, mais en fin de compte la même chose, c’est-à-dire que ce n’est pas parce qu’ils arrivent avec leur expérience et singularité que le trésor dont ils sont dépositaires ne doive pas être transmis pour que tout se passe bien. Ils doivent dire que la France, comme Jean Daniel, « c’est les cathédrales et la Révolution ». Ou « La République, une et indivisible, notre royaume des Frances », comme disait Péguy. J’attends des nouveaux « hussards noirs », quelles que soient la couleur de leur peau, leur origine ou leur religion, afin de perpétuer et de continuer dans le chemin que Péguy a tracé.

Adel TAAMALLI : Avant de répondre, je souhaiterais préciser que je trouve dommage de ne pas avoir pu développer mon argumentaire sur le voile, mais je vous propose d’ores-et-déjà, Monsieur Finkielkraut, un nouveau débat.
En ce qui concerne la transmission, je souhaite appuyer sur le fait que je reconnais absolument en Monsieur Finkielkraut, d’après le débat que j’ai eu aujourd’hui avec lui, qu’il cherche à instaurer ou a réinstaurer un vivre-ensemble, en prenant en compte, de son point de vue, toutes les composantes de la population. On se rejoint là-dessus. Est-ce qu’on est d’accord avec les solutions à apporter ? Je ne le pense pas. Est-ce que je peux rivaliser avec Monsieur Finikielkraut en termes de cultures ? Pas pour l’instant et peut-être jamais…
En tout cas, j’espère, effectivement, que les musulmans français auront leur rôle à jouer quant à l’évolution de l’identité nationale. Car celle-ci évolue, bien évidemment, au fur et à mesure que le temps s’écoule. Et les musulmans ont cette chance d’être dépositaires et de la spécificité de la civilisation française et de sa culture ancestrale, puisqu’ils en héritent du fait de leur naissance, et de la spécificité de la culture islamique, puisqu’ils en héritent du fait de leur origine.

Texte publié le 30 juillet 2014 sur nawaat.org :

http://nawaat.org/portail/2014/07/30/le-vivre-ensemble-en-france-debat-entre-alain-finkielkraut-et-adel-taamalli-partie-iv/

Le vivre-ensemble en France : Débat entre Alain Finkielkraut et Adel Taamalli (Partie IV)

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