Les cartes peuvent aussi servir à la paix

Publié le par Adel TAAMALLI

A l’exemple de Mohamed Arkoun, c’est de la rencontre entre mon insatisfaction à trouver des réponses toutes faites à mes questionnements intérieurs, d’une part, et ma propre expérience, d’autre part, que je tire la raison principale de tenter d’utiliser la Raison pour façonner ma pensée. Comme lui, je crois que celle-ci se construit dans une large mesure par une confrontation de mes propres idées avec celles des autres, d’où ma propension, dans plusieurs de mes textes parus sur contrepoints.org , mais aussi sur oumma.com, nawaat.org ou saphirnews.com, à participer, dans les commentaires mêmes de mes publications, aux débats qu’ils suscitent, quitte à « prendre des coups ». C’est que je suis à la recherche d’une chose : m’obliger constamment à l’esprit critique, y compris vis-à-vis de mes propres assertions, tout en restant ferme sur ce que je crois être juste pour mon temps.

Monsieur Gérard-Michel Thermeau a voulu réagir à mon écrit sur les réformes que je proposais dans les programmes scolaires d’Histoire-géographie. Et bien que le texte traite de la périodisation et de la cartographie, il s’est focalisé sur cette dernière, en arguant du fait, dans une sorte de reprise humoristique de la fameuse citation d’Yves Lacoste, que les cartes ne servent pas simplement à faire la guerre, mais aussi à dire des bêtises.

Il m’oblige, ce dont je suis heureux, à préciser ma pensée, afin qu’il n’y ait aucune méprise sur mes intentions. Je lui répondrai donc, tout en lui donnant au passage mon avis sur quelques-unes de ses propres affirmations.

Il croit comprendre que j’affirme que seule la carte sous projection de Mercator est utilisée dans les programmes d’Histoire-Géographie. Cela n’est pas exactement mon propos. Je déplore simplement que celle-ci puisse être montrée comme étant la représentation du monde à des élèves pendant leurs cours à l’école. Or, que lit-on dans le programme d’Histoire-Géographie ? Il suffit de se rendre sur le site du Ministère de l’Education nationale pour le découvrir : à l’issue du collège[1], un élève doit s’être constitué « des références culturelles pour mieux se situer dans le temps, dans l’espace, dans un système de valeurs démocratiques et devenir un citoyen responsable ». Surtout, un des objectifs affichés par l’Etat consiste en ce que ce même élève réussisse à s’approprier, dans l’idéal définitivement, et ce, grâce aux cours de géographie, « les repères nécessaires pour évoluer avec discernement [dans le monde] ». Je pose en conséquence les questions suivantes : puisque le monde est constitué de continents, d’Etats, de zones géographiques, qui, tous, ont, dans la réalité, une dimension spatiale d’une grandeur relative qui évolue selon les équivalents auxquels on les rapporte, ne doit-on pas exiger que les planisphères qui ornent les murs de nos classes, ou qui parsèment les pages de nos manuels scolaires, soient, dans la mesure du possible, fidèles aux proportions existantes sur Terre ? Mieux, si l’on souhaite que nos enfants acquièrent les repères essentiels afin d’évoluer avec discernement dans ce monde de plus en plus mondialisé, comment cela peut-il s’opérer s’ils n’ont aucune conscience des différences de superficies réelles existantes (par exemple, entre la Russie et l’Afrique, alors même que cette dernière occupe un espace quasiment deux fois plus grand que la première) ?

Dans les manuels scolaires que Gérard-Michel Thermeau m’accuse de ne pas avoir ouverts avant d’entreprendre la rédaction de l’article qu’il critique, je n’ai que très rarement vu des cartes construites sous projections de Peters. J’ai, entre les mains, un manuel de 6ème que l’on ouvre quotidiennement dans des classes de collèges de la région marseillaise[2]. Sur 23 planisphères présentés, aucun n’est tiré de la projection de Peters. Alors que 5 le sont de celle de Mercator[3]. Gérard-Michel Thermeau a ainsi raison quand il dit que la projection sous Mercator n’est pas celle qui est principalement utilisée[4]. Sauf que les autres projections privilégiées dans les manuels scolaires, dont celle de Robinson, qu’il cite d’ailleurs, ne me satisfont pas[5]. C’est que, comme pour celle de Mercator, ces projections privilégient d’abord les zones éloignées de l’Equateur, en les grossissant, certes dans une moindre mesure que chez Mercator, mais en les grossissant quand même. D’ailleurs, que cela soit chez Mercator, ou Robinson, ce ne sont pas, contrairement à ce qui est dit dans l’article critique de Gérard-Michel Thermeau, simplement les zones proches du Pôle Nord qui sont grossies par rapport au reste du monde. C’est aussi par exemple le cas de l’Europe et des Etats-Unis.

Gérard-Michel Thermeau pense, en outre, que je cherche à éveiller le sanglot chez l’homme blanc, lequel se repentirait ainsi de son impérialisme passé. Ce n’est absolument pas mon but. J’ai déjà affirmé dans un autre écrit, en prenant l’exemple de la France, que les hommes d’aujourd’hui, quelle que soit leur culture d’appartenance, ne sont pas comptables des crimes de leurs devanciers.

J’affirme, à rebours de ce que Gérard-Michel Thermeau semble penser de mes intentions, qu’un planisphère sous projection de Peters accentuerait chez les élèves le sentiment de surprise face aux réussites historiques de l’homme occidental[6]. Y découvrir, par exemple, les possessions des empires coloniaux français et britanniques, rendues encore plus gigantesques d’apparence grâce à l’adoption d’un tel paradigme cartographique, pousserait les élèves à s’étonner du fait que deux Etats, occupant un espace si restreint dans le monde, aient pu se constituer de si grands ensembles. Dans le même ordre d’idées, faire une comparaison entre, d’une part, une carte présentant la part relative du PIB de chaque zone ou chaque pays par rapport au PIB mondial, et, d’autre part, un planisphère politique « de chez Peters », rendrait une plus grande justice à la réalité d’un monde toujours dominé par les pays du Nord. Ces deux exemples, parmi d’autres, participeraient encore plus du développement de la curiosité qu’on aimerait voir éclectique chez nos enfants, qui sont, je le rappelle, les futurs citoyens responsables de notre pays.

Par ailleurs, si nous pensons que la vérité de ce qu’est notre monde est ce à quoi les hommes doivent s’accrocher coûte que coûte pour construire, au sein de cette mondialisation qui caractérise au plus haut point notre époque, des ponts entre des cultures de plus en plus interpénétrées, nous devons chercher les modes par lesquels cette première est préservée. Or, le dialogue entre des gens d’horizons divers passe nécessairement par une étape de méfiance. Je ne sais quelle est ton intention car je ne sais interpréter tes gestes provenant d’une autre culture que la mienne. J’ai besoin de preuves me permettant de te donner toute ma confiance. Puisque l’Occident est « la Mecque » de la défense de valeurs généreuses (qui s’inscrivent dans les Droits de l’Homme), il doit chercher, en toute équité, à les développer dans le monde. Sauf qu’il a besoin qu’on lui fasse confiance pour qu’il puisse mener à bien sa « Mission ». Il se trouve que l’Occident possède en son sein des populations originaires des zones où il aimerait bien voir émerger des édifices politiques défendant les valeurs qu’il défend. Il est aussi la première civilisation à avoir acquis une « conscience-monde ». Il est ainsi une chance pour les enfants d’immigrés, qui sont, au passage, une preuve de la mondialisation effective. Ils pourront, eux aussi, acquérir cette conscience du monde sur les bases de la connaissance développée en Occident, pour, ensuite, en devenir l’ambassadeur afin de développer les droits de l’homme. Mais les enfants d’immigrés, ayant la chance d’aller à l’école, ont besoin, pour adhérer pleinement à la culture de leurs pays, de sentir à quel point l’Occident défend la vérité. C’est pourquoi je pense que si tout planisphère induit nécessairement une perte de fidélité de ce que représentent réellement les terres émergées, les océans et les mers de notre globe, il est plus dommageable de ne pas respecter la réelle grandeur des différents continents que leur direction géographique. Car la vision première que l’on a d’une carte du monde est indéniablement relative à la taille des ensembles. J’accepte ainsi, malgré moi, d’être inscrit dans le camp du « politiquement correct », si cela est parce que je défends la culture de la vérité en lieu et place de celle d’une vision biaisée.

Je finirai par une interrogation que je livre à mon contradicteur. Il parle, en substance, de l’idée que ce sont aux Africains eux-mêmes de s’affirmer pour que la place de leur continent soit celle qu’il « doit » occuper dans le monde. Parle-t-il de celle dans notre monde spatio-temporel ou de cette autre sur un planisphère ? Car, si c’est la première éventualité qu’il aborde dans ce passage visé, cela n’a aucun rapport avec notre discussion. Le propos de mon article est franco-français (et par extension, on l’aura compris, « occidentalo-occidental »). Il concerne un peuple devenu pluriel par la force de l’Histoire, et ne s’intéresse qu’aux programmes scolaires et aux réponses à apporter aux buts assignés par ceux-ci, et ce, dans le cadre de la mondialisation.

Ces propositions de réformes de la périodisation et de la cartographie, je les inscris dans une réflexion plus vaste, qui ont notamment rapport avec ce que j’ai nommé l’occidentalisme islamique, la « gallicanisation » de l’islam, la lutte contre le FN, et, plus que tout, la recherche de la paix.

Texte publié le 15 février 2015 sur contrepoints.org :

http://www.contrepoints.org/2015/02/15/197746-les-cartes-peuvent-aussi-servir-a-la-paix#comment-1023314

[1] J’aurais préféré que Monsieur Gérard-Michel Thermeau parle en priorité du collège qui, unique depuis la réforme de 1975, est la dernière étape durant laquelle les classes d’âge, vivant ainsi un même monde et héritant, pour la développer, d’une culture commune, sont quasi-unanimement réunies. Ce qui n’est pas le cas du lycée où, déjà, la différenciation entre les élèves a été opérée parmi d’innombrables filières d’orientations. Prendre l’exemple de la Terminale, c’est oublier que beaucoup d’élèves n’auront aucune chance d’y accéder, passés qu’ils seront par les classes préparant à des diplômes techniques ou professionnels.

[2] Belin, 2009

[3] Soit plus d’1 sur 5.

[4] Un défaut de précision de ma part a fait comprendre à Monsieur Gérard-Michel Thermeau que j’affirmais que la carte faite sous projection de Mercator était la seule utilisée à l’école. Cela n’a jamais été mon propos. Qu’il me relise et qu’il me tienne gré du fait que les textes devant être malheureusement limités, surtout sur Internet, l’on ne peut y développer à l’envi la longue argumentation que l’on aimerait, qui se matérialiserait par une démonstration prenant en compte toutes les nuances. Je suis d’ailleurs partisan de la prise en compte de la complexité des choses sur lesquelles on intervient (voir mon texte : « l’occidentalisme islamique, une philosophie de la nuance »). J’ai peut-être pêché par la priorité donnée à l’Histoire dans mon texte, sans doute à cause d’une « déformation universitaire », puisque comme lui, j’ai une formation historienne.

[5] Il cite aussi, entre autres, celle d’Eckert IV qui, bien qu’intéressante (en plus d’être plus précise que celle de Peters, elle tente de garder les proportions les plus équitables possible), me reste, me semble-t-il, indécelable dans le manuel que j’ai cité plus haut.

[6] Je préfère cette expression à celle d’homme blanc parce qu’elle rend compte de l’appartenance à une civilisation, celle qui, d’ailleurs, a rendu possible par sa dynamique l’émergence de la mondialisation que nous vivons actuellement.

Les cartes peuvent aussi servir à la paix

Publié dans Engagement, Vivre-ensemble

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